jeudi 25 octobre 2012

Angers. La faculté de médecine gangrenée par l’ésotérisme ?

Une enquête, qui paraît aujourd’hui dans le magazine Sciences et avenir, accuse la faculté de médecine d’Angers de faire la part belle au chamanisme. Le président de l’Université dément et argumente.

À la faculté de médecine d’Angers, un ouvrage, destiné aux étudiants, venterait-il la médecine chamanique ? C’est ce qu’assure Olivier Hertel, auteur d’une enquête qui paraît aujourd’hui dans le magazine Sciences et avenir. Voilà qui étonne Perrine et Pierter, deux étudiants de 2e et 3e année : « Ce livre (qui est au cœur de la polémique) ne fait que relater l’histoire de la médecine traditionnelle qui fut longtemps la référence, s’insurgent-ils, attablés dans les locaux de leur association étudiante. D’autres points sont évoqués dans cet ouvrage. Pas seulement le chamanisme ! ».

« Je traite de cette question pour montrer qu’il existe une médecine préscientifique », justifie le professeur Jean-Marc Mouillie. Ce philosophe, qui dispense des cours de sciences humaines à la faculté de médecine, est l’un des auteurs de l’ouvrage incriminé, édité aux éditions Belles lettres. C’est lui qui a notamment dirigé ce pavé de 700 pages où il confronte « médecine magique et médecine rationnelle ». « Raconter une cure chamanique les captive », raconte l’enseignant. 

« Il faut aller au-delà de la chimie pour appréhender le patient », réagit de son côté Théophane, qui revient d’un stage du CHU. « Ce cours, dit-il, m’a servi dans ma manière d’aborder les patients. On y apprend qu’ils peuvent choisir d’autres types de médecine. Il ne faut pas les rejeter. »

« Apporter une ouverture d’esprit »

Mais pourquoi donc demander la lecture de ce seul livre, comme l’écrit le journaliste de Science et Avenir ? « Il est illusoire de prescrire trop de lecture aux premières années, justifie Jean-Marc Mouillie. Les étudiants sont obnubilés par le concours. Un unique livre, pluridisciplinaire, permet de réunir un ensemble complet d’études et de limiter les coûts. » Le professeur admet que les textes ne sont pas neutres, qu’ils sont défendus par les auteurs. « La pluralité des points de vue qui existent sur les sujets sont proposés en cours », assure Jean-Marc Mouillie, satisfait de voir la faculté de médecine d’Angers « pionnière, en instaurant un enseignement des sciences humaines jusqu’en 3e année ».

            « Nous avons vite assumé l’idée que les sciences humaines et sociales peuvent être parties prenantes des études de médecine », lancent en cœur la doyenne de la faculté de médecine Isabelle Richard et le Pr Mouillie. L’objectif est clair : « Apporter une ouverture d’esprit aux élèves pour qu’ils fassent preuve d’un esprit critique. »

Critiqué aussi dans l’enquête de Sciences et avenir (lire ci-contre), l’importance du coefficient des sciences humaines. Un mauvais procès, selon la doyenne : « Cela correspond aux recommandations de la commission pédagogique nationale des études médicales. »

« Alerter la ministre de la Santé »

Jean-Paul Saint-André, le président de l’Université d’Angers, balaie les accusations de Sciences et Avenir : « Le manuel est utilisé par une vingtaine de facultés françaises ! Rien dans notre enseignement permet de penser qu’on vante ou recommande le chamanisme ! Il s’agit de propos diffamatoires. L’ensemble des cours de 1e année est filmé et enregistré. Ils sont accessibles ! L’enseignement des sciences humaines va bien au-delà : il y a des cours de droit médical, d’histoire de la médecine, de sociologie. »

Il n’empêche, Serge Blisko, ancien député et président de la Miviludes (Mission Interministériel de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) se dit « interpellé » : « Nous allons demander des explications à la faculté de médecine. Et alerter la ministre de la Santé. Pour comprendre pourquoi telle ou telle matière est enseignée. »

Jean-Marc Mouille assure que, cette année, il n’aborde plus le chamanisme. Pourquoi ? « Cela dépend des années. Nous avons reconfiguré le cours. Je ne me focalise pas sur un thème plutôt que sur un autre. » 

Entretien 
Olivier Hertel, journaliste à Sciences et Avenir.
Dans votre enquête, vous dénoncez l’enseignement dispensé à la faculté de médecine d’Angers. En quoi est-ce un problème d’évoquer le chamanisme ? Qui plus est en cours de sciences humaines ?

En 1ère année de fac de médecine, il y a des acquis indispensables à assimiler. Le chamanisme n’en fait pas partie. On rentre dans le domaine des croyances, des pseudos thérapies où l’on fait appel aux esprits pour se soigner ! Jean-François Bach, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences, que j’ai interviewé, considère que cet enseignement est « inapproprié ».

Peut-être. Mais le chamanisme est évoqué par des « pointures » comme l’anthropologue Lévi-Strauss ?

Ce qui est gênant, c’est le coefficient considérable accordé aux sciences humaines : 200 points sur 500. C’est unique en France. Doit-on sélectionner les étudiants sur leur tropisme, leurs connaissances en sciences humaines ? Au-delà, on peut considérer que faire rentrer la notion de chamanisme dans une faculté de médecine, c’est jouer avec le feu.

Au coeur de la polémique que vous soulevez, on trouve l’enseignant angevin Jean-Marc Mouillie…

Il est directeur de la collection « Médecine et sciences humaines », aux éditions Belles Lettres. Qui a fait paraître le livre évoquant le chamanisme. Au milieu de cette collection faisant la part belle aux médecines parallèles, un autre encense la fasciothérapie, une pratique ésotérique : on y trouve plusieurs extraits du site d’un adepte de la secte Shri Ram Chandra.

Cela ne fait pas de Jean-Marc Mouille un adepte de cette secte…
Certes. Mais comment a-t-il pu laisser passer un tel ouvrage ! N’a-t-il donc pas d’analyse critique ?

Chamanisme Selon le Petit Robert : « Religion de certains peuples de la Sibérie et de la Mongolie, caractérisée par le culte de la nature, la croyance aux esprits et des pratiques divinatoires telles que la transe et l’extase. »

Audrey CAPITAINE et Jean-François MARTIN
Source : Ouest-France, Angers, jeudi 25 octobre 2012