jeudi 9 mai 2013

La face cachée du reiyukai charentais, un mouvement sectaire ?

Le reiyukai, secte ou pas secte? Inscrit sur la liste noire du rapport parlementaire de 1995, surveillé de près par les autorités, ce mouvement dérivé du bouddhisme et qui s'inscrit dans le courant des nouvelles religions japonaises prend de l'ampleur en Charente. Si ses adeptes à la voix doucereuse préfèrent parler de religion ou de spiritualité, le reiyukai n'en est pas moins dans le viseur de l'Adfi et du Gemppi (1), mouvements qui luttent contre les dérives sectaires.

En Charente, les têtes de pont du reiyukai balaient les accusations. "Oui, nous sommes adhérents, mais ce n'est pas une secte", clament en choeur les deux hommes que les témoins désignent comme piliers du mouvement dans le département. Selon Claudine Shinoda, créatrice du mouvement du reiyukai en France, il y aurait à peine 80 adhérents dans le département. Un chiffre sous-estimé, selon d'anciens adeptes, qui l'évaluent plutôt entre 120 et 150. Ils se répartissent entre deux "cercles" principaux. L'un des groupes est mené par un professeur de lycée d'Angoulême, l'autre par un avocat angoumoisin qui, après avoir accepté que l'on donne son nom, estimant qu'il n'avait rien à cacher, s'est rétracté. Le juriste se défend d'être un pilier du mouvement. "C'est une recherche personnelle." Son alter ego prof affirme: "Le reiyukai n'a pas de hiérarchie." Pourtant, tous les identifient comme les "recruteurs". Dominique Hubert, présidente de l'Adfi de Nantes, souligne: "Avant qu'il [le professeur, NDLR] n'arrive à Angoulême, il n'y avait pas d'adhérents en Charente."

L'impuissance des familles

Le reiyukai fait des dégâts au coeur des familles qui ne savent comment s'y prendre pour tirer leurs proches des griffes du mouvement. C'est en sortant de l'adolescence que Laure, une Charentaise de 25 ans, est entrée dans le reiyukai à une période où elle n'allait pas bien. "L'une de ses amies l'a invitée à une séance", raconte son mari, Jean. Quand il l'a rencontrée, elle était déjà adepte confirmée. "Je suis allé à pas mal de réunions, par curiosité. Mais je me suis vite rendu compte que c'était un endoctrinement. Quand j'ai arrêté, on m'a dit que j'étais faible, que je ne voulais pas évoluer." Laure a continué son parcours. Avec la volonté de recruter de nouveaux "compagnons de pratique", condition indispensable pour progresser, aux yeux de ses aînés. Du coup, elle fait du prosélytisme à son travail. "Elle explique aux gens qui sont dans le mal-être que ça lui a fait du bien. Quand elle a une réunion à Nantes, elle quitte le boulot avant l'heure pour y aller. Ça provoque des tensions avec son chef." La pratique du reiyukai prend un temps fou, explique Jean: une demi-heure de récitation de soutras matin et soir. D'innombrables coups de téléphone. "À chaque difficulté, elle appelle un aîné pour savoir quoi faire. Elle a perdu tout son libre arbitre. Et quand les adeptes qu'elle a recrutés ont un problème, c'est à elle qu'ils téléphonent. En plus, il y a les réunions." Parfois, les séances ont lieu à leur domicile. "Je le vis très mal, raconte Jean. À chaque fois qu'on a un problème, ils lui expliquent que c'est à moi de me remettre en cause. À un moment, elle avait pris un peu de recul, elle n'allait plus systématiquement aux réunions. Elle a été rappelée à l'ordre et elle a replongé de plus belle. Je tiens bon… le temps que je pourrai."

Une autre qui se ronge les sangs, c'est Marie, la mère de Camille, un enfant d'une dizaine d'années. Séparée du père adepte du reiyukai, elle s'inquiète beaucoup pour la suite: "Que va-t-il se passer à l'adolescence, au moment où les jeunes sont fragiles, influençables?" Marie tente de protéger leur enfant: "En principe, ils n'assistent pas aux réunions. Mais ils sont gardés dans une pièce juste à côté. Ils ne sont ni sourds, ni aveugles. Dans les appartements, il y a une pièce dédiée à la pratique, avec un autel. Il y a le bruit des soutras récités, les coups de gong." Camille assiste parfois aux prières de son père: "Il explique que c'est pour son éducation religieuse. Mais c'est quand même particulier. Et puis il y a des tas de sorties organisées avec tous les adeptes et leurs enfants. Ils baignent là-dedans tout le temps." Marie a tenté de poser ses conditions. "J'ai demandé que notre enfant ne soit jamais associé à ça. Mais je n'ai aucun moyen de faire pression." Autre inquiétude: "La pratique prend beaucoup de temps. Il fait de plus en plus souvent garder Camille, il est de moins en moins disponible pour s'occuper de lui." Pour l'instant, Marie tente de se rassurer parce que Camille ne s'y intéresse guère et trouve tout ça "très bizarre". Mais pour combien de temps?

Pas de prosélytisme, jurent-ils. Pourtant, "les adhérents ont une obligation morale d'attirer chacun cinq personnes", affirme Dominique Hubert, ce que confirment ceux qui s'en sont sortis. "Je n'évoque jamais le reiyukai au sein du lycée", assure le professeur. Tout juste concède-t-il en parler à des gens qu'il sent réceptifs. Dominique Hubert a une autre version: "Un monsieur qui traversait une passe difficile s'est fait mettre le grappin dessus par cet enseignant. Il est devenu 100% reiyukai, a quitté sa femme et a pour nouvelle compagne une adepte." C'est une constante du mouvement: on vise avant tout les personnes fragilisées, à la suite d'une rupture, de difficultés familiales ou professionnelles (lire encadré).

Harcèlement et emprise mentale

L'avocat lâche: "Il arrive que j'en parle à des gens avec qui j'ai des affinités. Ils peuvent venir à une réunion si ça les intéresse et laisser tomber par la suite." Dominique Hubert n'est pas d'accord: "Il y a de plus en plus de gens qui nous appellent en se plaignant d'être harcelés parce qu'ils n'ont pas voulu adhérer." L'emprise mentale, l'homme de loi la nie catégoriquement. Le prof répond de façon plus ambiguë: "Parfois, certains veulent dépendre des autres." Au point de demander l'avis d'un "aîné de pratique" dès qu'un problème se pose à eux, y compris au sein du couple. L'usage intensif du téléphone est dénoncé par de nombreux témoins qui doivent rendre compte de leurs faits et gestes.

Pourtant, le juriste comme le professeur se récrient quand on leur parle de secte. Ils s'abritent notamment derrière la décision gouvernementale de considérer comme caduque la liste de 1995 dans laquelle le reiyukai figure. "Ce n'est pas parce que ces mouvements ne méritent pas d'y être, mais parce qu'ils évoluent très vite, changent de nom ou d'organisation. Il n'y a pas de définition de ce qu'est une secte, mais un faisceau d'éléments", indique-t-on à la Miviludes (2).

Dont les exigences financières. "Il n'y a pas d'argent en jeu: la cotisation se monte à 6 euros par mois, le prix d'un paquet de cigarettes", ironise l'enseignant. Il y a tout de même de drôles d'habitudes, dénonce un conjoint adepte repenti: "J'ai découvert que ma femme continuait à verser ma cotisation et celle des adeptes qu'elle avait recrutés et qui avaient quitté le mouvement."

Pas question non plus d'embrigader les enfants, affirment-ils. "Mais bien sûr, reconnaît l'enseignant, ils vivent avec nous, ils nous voient." Dominique Hubert fait des bonds: "Réciter des soutras de façon mécanique, comme modèle pour éduquer des enfants, ça me semble sidérant! Surtout quand on sait que de très nombreux adeptes sont des enseignants."

Il y a deux ans, des voix s'étaient élevées dans le monde de l'enseignement pour tirer la sonnette d'alarme et dénoncer l'ampleur prise par le mouvement, son enracinement et son influence pernicieuse à tous les niveaux, de l'école au lycée.

Laurence GUYON

(1) Association de défense des familles et d'individus victimes des sectes, et Groupement d'étude des mouvements de pensée en vue de la prévention de l'individu.

(2) Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires.

Source: La Charente Libre, jeudi 9 mai 2013
http://www.charentelibre.fr/2013/05/09/la-face-cachee-du-reiyukai,1834811.php
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Le reiyukai, la petite secte qui monte en Charente


Le discret mouvement reiyukai, répertorié parmi les sectes, fait son trou en Charente. Et il fait peur, parce qu'il recrute essentiellement dans les milieux en contact avec des enfants et des adolescents. Catherine (1), une ancienne adepte, professeure des écoles aujourd'hui sortie des griffes de la secte, est tombée dans un «guet-apens». «J'ai été invitée à une soirée entre amis. J'y suis allée. C'était une réunion du mouvement.» Devant l'insistance de ses nouveaux camarades, elle accepte de faire une «période d'essai».
Bien sûr, elle pourra arrêter quand elle voudra, lui dit-on. Le piège se referme.
«Car si quelqu'un n'adhère pas, c'est parce qu'il est lâche, qu'il ne veut pas progresser...»
Coupée de son entourage
Catherine ramène quelques nouvelles têtes, conformément à l'obligation faites aux adeptes. La consigne est claire: «Dès qu'on rencontre des gens dans la rue, il faut parler avec eux, trouver ce qu'ils appellent des "moyens habiles" pour les convaincre.» Plus on recrute, plus on s'élève dans une hiérarchie invisible. Autre obligation, se plier aux rituels. Le «sutra» est une prière «qui dure une demi-heure, sans s'arrêter, qu'on lit d'une voix monocorde», raconte Catherine.
Quand les «compagnons» ne vont pas bien, c'est qu'ils n'ont pas assez recruté ou pas assez prié. «Tous les jours, on est en contact avec un "aîné de pratique". Si ce n'est pas vous qui appelez, ce sont eux qui vous appellent. C'est un véritable harcèlement», dénonce Catherine. Des discussions qui durent des heures. «À chaque fois que je n'étais pas d'accord, ils arrivaient à me casser, à me soumettre.» Un endoctrinement qui passe «par des formules toutes faites». «Ils parlent avec une voix toute douce.»
Petit à petit, Catherine se coupe de son entourage. Sa famille, aux yeux de ses «compagnons», freine sa progression. «Je ne voyais plus qu'eux», raconte- t-elle. Les réunions prennent de plus en plus de place dans sa vie. Jusqu'au jour où elle prend conscience qu'elle est en train de déraper. Petit à petit, elle prend ses distances. «Je suis devenue le vilain petit canard. J'ai été humiliée dans des réunions.» Quand elle décide de couper le cordon, elle se retrouve seule, avec une belle dépression nerveuse.
Véronique (1), autre enseignante approchée, raconte sa mésaventure. «Une collègue m'a proposé d'aller dans un groupe de parole, m'expliquant que ça me ferait du bien.» C'est le choc: «Il y avait un petit autel avec de l'encens, des photos des ancêtres, un petit gong. On a démarré par une prière. On m'a demandé de lire ce que j'avais sous les yeux. C'était des sons répétitifs, qui produisent une sorte de bourdonnement.»
Malgré son refus de renouveler l'expérience, elle est relancée avec insistance. «Ma collègue me disait: "Tu n'as pas envie de t'améliorer, de progresser?"» On lui propose des week-ends à Nantes - le siège national du mouvement -, on l'appelle au téléphone, on lui envoie des mails. Devant son silence obstiné, le mouvement a fini par la laisser tranquille.
Tous les lycées touchés
«Il y a des foyers dans tous les lycées», constate un proviseur. «Il y a beaucoup d'enseignants, de tous niveaux, mais aussi des animateurs de clubs sportifs», souligne un témoin. Le prosélytisme envahit parfois les salles des profs. «Il y en a qui n'en peuvent plus, indique un chef d'établissement. Dès qu'ils racontent un événement de leur vie privée, on leur tombe dessus.» «Je m'inquiète, confie une observatrice, parce que ça concerne des collègues qui sont en difficulté dans leur vie professionnelle ou personnelle». «Ils essaient toujours de repérer le point faible et après, ils ne lâchent plus, confirme Dominique Hubert, présidente de l'Adfi (2) de Nantes.
Difficile de lutter contre le reiyukai. L'adhésion à une secte n'est pas pénalement répréhensible. Un chef d'établissement avoue son impuissance: «Qu'est-ce que vous voulez que je fasse? Je n'ai pas constaté de prosélytisme vis-à-vis des enfants.» En tout cas, pas au sein des classes. «On se contente d'y repérer les adolescents fragiles, réceptifs», a constaté Catherine, encore choquée d'avoir croisé un jeune de 17 ans dans une réunion.
«Et pour les enfants des adeptes, s'inquiète Dominique Hubert, quel effet ça peut avoir sur eux d'entendre psalmodier des mantras tous les jours?» «L'outil se prête bien à la manipulation mentale. On récite des formules magiques censées faire réussir dans la vie, résume Didier Pachoud, président de l'association Gemppi (3). C'est un peu un distributeur automatique de réussite.» Et quand ça ne marche pas, c'est de la faute de l'adepte. Qui n'a pas assez recruté, pas assez prié. Il faut alors augmenter les doses.
L'argent est souvent un enjeu dans les mouvements sectaires. Dans le cas du reiyukai, Dominique Hubert s'interroge sur l'origine des fonds qui ont permis d'acheter l'immeuble où se trouve le siège du mouvement «dans le quartier le plus cher de Nantes». À raison de 5 euros de cotisation mensuelle, même si l'on encourage les adeptes à verser aussi pour leurs proches, les recettes ne peuvent pas être mirobolantes. «Le moteur, pour eux, c'est plutôt le pouvoir, estime Didier Pachoud. C'est valorisant d'être gourou à peu de frais quand on est en quête de reconnaissance et qu'il n'y a pas de concurrence.»
(1) Les prénoms ont été changés.
(2) Association de défense des familles et des individus victimes des sectes.
(3) Groupe d'étude des mouvements de pensée en vue de la prévention de l'individu.
Une façade respectable
Le reiyukai est une pratique dérivée du bouddhisme. «Et le bouddhisme a plutôt la cote en France, note Didier Pachoud, le président de l'association Gemppi de lutte contre les mouvements sectaires. On pense à une religion tolérante, peu prosélyte.» Le reiyukai est pourtant inscrit sur la liste des mouvements sectaires de 50 à 500 adeptes dans un rapport parlementaire réalisé en 1995. Il fait partie d'une nébuleuse de mouvements qui se disent «bouddhistes laïcs».
Au siège de Nantes, on ne s'offusque pas d'être traité de secte. «Chacun a son avis. Qu'est-ce que ça veut dire sectaire?» Venu du Japon, le reiyukai arrive en France à la fin des années 70. Il essaime petit à petit depuis Nantes où se trouve la tête du mouvement. Celui d'Angoulême, qui compterait 120 «compagnons de pratique», a été fondé par un enseignant venu de Nantes et installé en Charente. Il y aurait actuellement deux branches, l'une dominée par les enseignants, l'autre pilotée par un avocat. Le reiyukai fonctionne sans chefs officiels. «Pas de hiérarchie, ni de culte», affirme-t-on au siège. Pourtant, les témoins évoquent des couples de gourous: «L'homme est chargé de l'enseignement, précise Didier Pachoud. La femme est plus spirite. Elle met en relation avec les esprits.» Actuellement, le reiyukai compterait plus de 3 millions d'adeptes dans le monde, dont 1 500 en France.
Il n'existe aucune définition des notions de «secte» ou de «dérive sectaire».
Mais la commission d'enquête parlementaire de 1995 a retenu une série de critères pour les caractériser: la déstabilisation mentale; le caractère exorbitant des exigences financières; la rupture avec l'environnement d'origine; l'existence d'atteintes à l'intégrité physique; l'embrigadement des enfants, le discours antisocial, les troubles à l'ordre public; l'importance des démêlés judiciaires; l'éventuel détournement des circuits économiques traditionnels et les tentatives d'infiltration des pouvoirs publics.
par Laurence Guyon
Source : La Charente Libre, 6 décembre 2010,
http://www.charentelibre.fr/2010/12/06/le-reiyukai-la-petite-secte-qui-monte-en-charente,1010139.php