lundi 29 octobre 2012

Un universitaire français abuse du copier-coller

Retour sur le plagiat évoqué dans notre enquête sur les dérives sectaires dans les hôpitaux et universités. Avec une interview de Jean-Noël Darde, auteur du blog Archéologie du copier-coller
 
PARMI LES RÉVÉLATIONS de notre enquête sur les dérives sectaires et thérapeutiques dans les hôpitaux et universités, nous avons évoqué un cas de plagiat découvert dans un livre de Bernard Andrieu, professeur à l’université de Nancy.
Ce livre est paru aux Belles Lettres dans la collection dirigée par Jean-Marc Mouillie, maitre de conférences à la faculté de médecine d'Angers. Certains passages sont des copier-coller de sites internet (voir notre illustration), notamment un ancien site de Danis Bois, inventeur de la fasciathérapie dont nous parlons longuement dans l’enquête.

En poursuivant nos investigations sur cette affaire, nous avons découvert que l’université d’Angers n’en était pas à sa première affaire de plagiat.
Voici deux passages du livre Toucher, se soigner par le corps, paru en 2008 aux Belles Lettres dans la collection Médecine et Sciences Humaines, dirigée par Jean Marc Mouillie maitre de conférence à la faculté de médecine d'Angers. L'auteur de ce livre Bernard Andrieu, professeur à l'université de Nancy, spécialiste de l'épistémologie du corps et des pratiques corporelles, a eu recours au copier-coller de sites internet pour rédiger les deux paragraphes que nous montrons dans ce document.
Le premier extrait concerne Danis Bois et la fasciathérapie. Nous avons retrouvé ce texte dans un article publié en avril 2002 (6 ans avant la sortie du livre) sur le site d'un ostéopathe qui reprenait lui-même un texte biographique provenant du site de Danis Bois.
Le deuxième extrait concerne le rebirth, une autre pratique pointée pour ses risques de dérives sectaires. Nous avons retrouvé un texte identique à ce passage dans un forum internet datant de juin 2005 (3 ans avant la sortie du livre).

D'autres passages de ce livre ont été copier-coller à partir d'internet sans que les auteurs originaux aient été cités.

Jean-Noël Darde* est maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris 8. Il est l'auteur du blog : Archéologie du copier-coller.

SeA : Nous vous avons soumis deux courts extraits du livre de Bernard Andrieu dans lequel nous avons découvert plusieurs plagiats. Quel est votre avis sur ces textes ?

JND : Ces extraits sont en effet très brefs, mais il n’en reste pas moins que les lecteurs qui ont ces textes sous les yeux sont conduits à penser qu’ils ont été rédigés par l’auteur de l’ouvrage. Ceci, alors que ces phrases paraissent bien empruntées à des textes mis en ligne sur Internet à des dates antérieures à l’édition du livre. On peut donc parler de plagiats, et de plagiats presque au mot pour mot, c’est-à-dire de plagiats serviles. S’ils restent seuls, on parlera de plagiat à dose homéopathique. Mais ils peuvent être aussi des indices qui conduisent à la découverte d’autres cas analogues.

Même à dose homéopathique, le plagiat reste choquant de la part d’un Professeur d’université. Je note que dès que le plagiat est évoqué à l’Université, il s’agit toujours des « copier-coller » des étudiants. Mais les enseignants-chercheurs sont tout autant concernés. C’est par exemple le cas dans ma propre université, comme je l’explique sur mon blog (Paris 8, Procès et Plagiats).

SeA : Comment les universités réagissent à ce phénomène ?

JND : De manière générale, elles réagissent très mal. Elles condamnent unanimement le plagiat mais presque exclusivement celui des étudiants et font généralement mine d’ignorer celui de leurs enseignants-chercheurs. À quelques exceptions près toutefois. Par exemple, l’université de Nantes, qui a été touchée par le plagiat, a pris l’initiative de rédiger un document mettant en garde aussi bien les étudiants que les enseignants-chercheurs. En France, une minorité d’universités ont cette démarche. Maintenant, des déclarations de principe affichées aux actes… Il faut voir cas par cas comment les déclarations, aussi pieuses soient-elles, se traduisent dans les faits concrets de plagiat.

SeA : Ce qui n’est pas le cas d’Angers en la matière ?

JND : En termes de déontologie et d’éthique, on peut dire que l’Université d’Angers est à réaction lente. C’est même un cas singulier puisqu’elle se refuse depuis plus de dix ans à annuler une thèse d’un plagiaire qui a pourtant été lourdement condamné en première instance et en appel, condamnation confirmée en 2010 par la Cour de cassation. Le même plagiaire avait soutenu une thèse plagiaire de Santé publique à la faculté de médecine d’Angers et une autre thèse plagiaire à l’Institut d’Éthique (sic) de l’Université Lille 2.

Plus de deux-cent pages d’une thèse plagiée avait été servilement pillées. Après avoir fait l’autruche plus de dix ans, Lille 2 a annulé « sa » thèse-plagiat en 2012. Mais à Angers, toujours rien ! Le dossier est pourtant depuis plus d’un an entre les mains de la Section disciplinaire, émanation du Conseil d’administration présidé par le Président de l’université. Les membres de la Section disciplinaire se sont  profondément endormis sur ce dossier, malgré les interventions de Daniel Tricot, Président de l’association française des docteurs en droit et président honoraire d’une chambre de la Cour de cassation, soucieux de la qualité des thèses soutenues en Droit… Le plus cocasse, est que cette thèse litigieuse avait pour sujet… l’éthique !
 
On en apprendra un peu plus sur ce cas de plagiat angevin dans les deux articles Trop d’éthique tue l’éthique   (1)  et (2). 

Olivier Hertel

*Les logiciels anti-plagiat: detection? Formation?: in Le plagiat de la recherche scientifique (Actes du Colloque des 20 et 21 octobre 2011). Lextenso-Éditions 2012; 232 pages.
*Enseignants-chercheurs, recherche et plagiat in Revue Mouvements (n° 71 2012/3)  : Qui veut la peau de la recherche publique ? Éditions de la Découverte.

Source : Sciences et Avenir, SciencesetAvenir.NouvelObs.com, lundi 29 octobre 2012