mardi 10 juillet 2012

ENTRETIEN HERVÉ MACHI, secrétaire général de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes)


Chez une personne âgée. La Miviludes veut éviter l’instrumentalisation des personnes qui vieillissent chez elles.
      « Les personnes intervenant à domicile ne doivent pas recevoir de dons ou legs »


  Les bénévoles et les associations intervenant
au domicile des personnes âgées peuvent toucher
des dons et legs, pratique qui a été interdite dans les établissements sanitaires
et médico-sociaux. Hervé Machi, secrétaire général de la Miviludes, annonce à La Croix que
le prochain rapport de
la Mission va proposer
que cette possibilité soit réservée aux associations reconnues d’utilité publique.

Ce sera le thème du prochain rapport de la Miviludes, dont la publication a été repoussée à l’automne (1): l’emprise des sectes sur les personnes âgées. Pour son secrétaire général, Hervé Machi, ces personnes sont des «cibles privilégiées» en raison de leurs ressources financières et de leur vulnérabilité, due à l’âge et l’isolement. Sans pouvoir chiffrer le phénomène,
la Mission identifie plusieurs dangers, notamment un risque d’infiltration des établissements spécialisés, via les organismes de formation du personnel ou d’associations proposant leurs services aux résidents. Cependant, c’est surtout dans le cadre du domicile que la Mission appelle à la vigilance, comme l’explique Hervé Machi à La Croix, évoquant par exemple les discours des «pseudo-guérisseurs» susceptibles de séduire des personnes fragilisées (2).
 
Que proposez-vous pour mieux protéger les personnes âgées du risque d’emprise sectaire ?

Hervé Machi : Dans notre prochain rapport, nous envisageons de mettre plusieurs propositions sur la table, en particulier concernant l’aide à domicile. Il y a en effet une faille dans le système. À l’heure actuelle, la loi est très stricte concernant les hôpitaux et les maisons de retraite: elle interdit, en vertu de l’article909 du code civil, que les professionnels ou les bénévoles intervenant dans ces établissements touchent des dons ou legs de la part des patients. Or rien de tel n’est prévu dans le cadre du domicile, où beaucoup de personnes âgées terminent pourtant leur vie. À la Miviludes, nous estimons que les personnes qui soignent ou accompagnent à domicile – qu’elles soient salariées, bénévoles, dames de compagnie, etc. – ne devraient pas pouvoir toucher de dons et legs. Nous proposons que ceux-ci soient réservés aux associations reconnues d’utilité publique, afin que de grands réseaux hors de tout soupçon puissent continuer à bénéficier de la générosité des publics qu’ils soutiennent.

La Miviludes est-elle régulièrement sollicitée pour des abus dans ce domaine ?

H. M. : Oui. Des proches nous alertent lorsque des mouvements qui se disent «spirituels», par exemple, bénéficient des largesses testamentaires de leur parent âgé, voire de la totalité de ses biens. On sait aussi que des mouvements sectaires vont repérer leurs cibles dans les cimetières ou via les annonces nécrologiques car le deuil est une période propice à l’emprise, les personnes étant vulnérables et esseulées. J’ajoute, en complément, que certains directeurs d’établissements nous font part de leurs interrogations ou de leurs doutes vis-à-vis de telle ou telle association. Nous allons donc proposer également au gouvernement de prévoir de meilleures garanties à cet égard.

« Des proches nous alertent lorsque des mouvements qui se disent ‘‘spirituels’’,
par exemple, bénéficient
des largesses testamentaires de leur parent âgé. » Lesquelles ?

H. M. : Aujourd’hui, les associations qui interviennent dans les hôpitaux doivent être agréées par la Commission nationale d’agrément. Dans le secteur sanitaire, le législateur a ainsi souhaité éviter l’en- trisme sectaire, les associations devant montrer patte blanche et, le plus souvent, signer une convention avec l’établissement de santé. Étonnamment, ce n’est pas le cas pour les mai- sons de retraite, qui peuvent accueillir tout type d’association. Nous allons donc demander que les compétences de la Commission nationale soient élargies au secteur médico- social. Cette procédure d’agrément nécessite une nouvelle loi. En attendant, il faut encourager les établissements hébergeant des personnes âgées à signer des conventions avec les associations dont la grande majorité n’a évidemment aucun but malveillant.

Recueilli par MARINE LAMOUREUX

A 74 ans, sous l’emprise d’une inconnue

En quelques mois, Valérie (1) a vu son père de 74ans
se détourner de sa famille pour suivre les préceptes d’une adepte du mouvement apocalyptique. Témoignage.
Le piège s’est refermé très vite, sans que Valérie et son frère, la quarantaine, aient eu le temps de réagir. C’était il y a un an, quelques mois seulement après le décès de leur mère. «Au début de l’été, nous nous sommes aperçus qu’une femme vivait avec André, notre père de 74 ans, dans la maison de notre enfance, raconte Valérie. Au départ, nous ne savions pas très bien si elle venait lui rendre de menus services contre un hébergement ou si elle était sa compagne. Mais nous ne pensions pas à une quelconque malveillance.» Difficile, en outre, de s’immiscer dans la vie privée d’André. Deux éléments, ce- pendant, chiffonnent Valérie. Tout d’abord, la rapidité avec laquelle son père a fait entrer une femme dans son quotidien alors qu’il vient de perdre son épouse ; puis le fait que cette inconnue dorme déjà dans la chambre conjugale. Valérie cherche donc à la rencontrer.
Le premier contact confirme ses craintes. Judith, 50 ans, évoque le mouvement apocalyptique dont elle fait partie, la réincarnation d’un prophète et l’imminence de la finn du monde. «À la moindre critique, elle nous rétorquait que nous étions sourds et aveugles, pas encore capables de nous “élever”», souligne Valérie. À sa grande stupeur, son père, lui, se montre perméable à ce discours. Autre motif d’étonnement: «Judith se sentait chez elle à la maison, elle prenait tout le monde dans ses bras, sans aucun respect des conventions élémentaires.» Profondément heurtée, Valérie ne sait comment réagir. «Avec mon mari, nous étions en quelque sorte tétanisés face à cette femme. Elle m’est alors apparue comme une véritable prédatrice, utilisant vis-à-vis de mon père des techniques de conditionnement connues.»
À partir de ce moment-là, Valérie est convaincue qu’André est victime d’une emprise sectaire. D’autant qu’elle voit son comportement changer. «Il s’est mis à utiliser le vocabulaire de Judith, à mentir et à s’en prendre à moi dès que j’essayais de l’inviter à la méfiance. Il a commencé à dire que je le harcelais et qu’il pouvait me traîner en justice pour cela! Ce n’étaient pas ses mots, je ne le reconnaissais plus», se désole cette femme soignée aux grands yeux bleus. Peu à peu, les liens vont se déliter. Il n’est plus possible de dia- loguer, tout vire à la dispute. En quelques semaines à peine, le père a fait le vide autour de lui.
Pour Valérie, seul un procédé extrêmement pervers et minutieusement préparé peut expliquer la force et la soudaineté de l’empire qu’a pris une inconnue sur André. «Mon père n’est pas quelqu’un de faible, il a du caractère. C’est un ancien ingénieur, féru de raisonnement et de logique. Mais la disparition de ma mère l’a rendu vulnérable et cette femme en a profité», analyse-t-elle. André redoute par-dessus tout la solitude, dans sa grande maison vide et silencieuse. «Comment, dès lors, résister à l’arrivée d’une belle femme qui vous valorise et promet de rester à vos côtés?», interroge sa fille. Judith va le convaincre de s’astreindre à un régime végétarien, lui préparant des décoctions de coquilles d’œuf et de citron. Surtout, elle va lui déconseiller de prendre ses médicaments, qu’elle juge nocifs, alors qu’André est cardiaque.
Aujourd’hui, Valérie confie ne pas savoir «comment sortir son père de là». «On a laissé le loup entrer dans la bergerie, poursuit-elle, cette femme est en train de tout détruire, elle s’en prend à notre identité mais aussi à notre mémoire. C’est très violent.» Elle raconte avoir elle-même vidé la chambre de sa mère pour éviter les vols avant de s’apercevoir, effarée, qu’elle était en train de faire table rase du passé, à son corps défendant. «On ne peut pas faire le deuil dans ces conditions», souffle-t-elle. Son seul espoir, à présent, est dans l’action de la justice. Il y a quelques mois, Valérie et son frère ont écrit au procureur qui a lancé une enquête au nom de la loi de 2001 condamnant «l’abus frauduleux de l’état de sujétion psychologique».
MARINE LAMOUREUX
(1) Tous les prénoms ont été modifiés.
Source : La Croix, mardi 10 juillet 2012