jeudi 25 juillet 2013

BUSINESS OU RENOUVEAU DE LA FOI ? Quand Dieu danse la samba


Au Brésil, des "prêtres-chanteurs" sont devenus de véritables pop stars. Leurs messes
et leurs concerts attirent les foules. Leurs CD se vendent par millions. Alors que le pape est en visite à Rio à l'occasion des JMJ, Marie Lemonnier raconte comment, dans le plus grand pays catholique du monde, ces drôles de "padres" fabriquent une nouvelle Eglise à mille lieues des préoccupations sociales des théologiens de la libération

DE NOTRE ENVOYEE SPECIALE AU BRESIL

Physique d'athlète et chasuble verte, Marcelo Rossi fait son entrée sur une scène surchauffée par l'orchestre. Il promène son mètre quatre-vingt-qua­torze sur l'immense plateforme enca­drée de verre, dépasse l'autel, puis des­cend sur la rampe qui mène à la fosse. C'est l'hystérie. Micro sur le cœur, doigt tendu vers son public. Le show va durer une heure trente.
    Un « Notre Père » entonné façon variété ouvre la messe. Chanson rock ou ballade italienne, pop, funk, gospel... Les mains levées, avec beaucoup de vernis rose, oscillent de gauche à droite, en suivant le rythme. On chante, on danse, on applaudit. Et, au milieu, on prie.
Sous l'auvent de béton bleu en forme de vague géante, les 30 000 places assises sont réservées depuis l'aurore. Mais tout le monde reste debout, et les fidèles continuent de s'amasser sur les 6 000 mètres carrés du sanctuaire Marie-Mère-de-Dieu, imaginé par le plus célèbre prêtre-chanteur du Brésil. A sa démesure.
    La modernité du lieu contraste avec les hangars et les immeubles délabrés de cette banlieue populaire du sud de Sâo Paulo. Inauguré en novembre dernier après cinq années de travaux, l'édifice, avec sa croix qui culmine à 42 mètres de hauteur, est la plus grande église du continent sud-américain. Elle peut accueillir jusqu'à 100 000 personnes.
    Dessiné par le célèbre architecte japonais Ruy Ohtake, le méga-temple catholique a presque exclusivement été financé par les revenus du jeune curé, passé star planétaire et icône du renouveau charismatique catholique.
    Déjà détenteur de douze disques de platine, il a écoulé en seulement trois mois 1,5 million de copies de son dernier CD. Au cinéma, son film « Marie, mère du fils de Dieu », coproduit par la Columbia, s'est classé au T rang des meilleures recettes. Et son livre « Agape », gentille rédaction sur l’amour inspirée de l'Evangile de saint Jean, s'est vendu à 8,5 millions d'exemplaires. Il en est à sa 34e édition et a même été décliné en version pour enfant, « Agapinho ». Des records que seul l'écri­vain Paulo Coelho avait jusque-là pu côtoyer.
    Alors, pour la messe du padre Marcelo, les kilomètres ne comptent pas. Parce que, «grâce à sa musique et aux émotions qu'elle provoque»,elle «ressen[t] mieux la présence de Dieu», Adriana, 32 ans, fait deux heures de car tous les dimanches matin depuis Sâo Bernardo do Campo, avec son bébé de 7 mois dans les bras. Armée de Caméscope, la famille de Vilma Martins, elle, a fait l'aller-retour en avion dans la journée depuis Salvador da Barda pour écouter « l'homme qui parle comme le peuple » ! Devant une des boutiques qui proposent flasques d'eau bénite, chapelets, scapulaires, bougies, ainsi que tout le kit des livres et CD de Marcelo Rossi, un couple de trentenaires argentins, « revenus à la reli­gion après avoir entendu un de ses prêches à la télévi­sion », poussera le pèlerinage jusqu'à Notre-Dame d'Aparecida, la sainte patronne du Brésil. Et, à la buvette, de jeunes Néerlandais, âgés de 19 à 26 ans, qui se revendiquent « identitaires », sont venus s'inspirer du « super-combattant de la foi », avant de partir «défendre leur catholicité aux JMJ de Rio». Le spectacle semble irréel. Ce n'est pourtant rien comparé aux 3 mil­lions de personnes que le père Marcelo a déjà réunies au circuit d'Interlagos en 2008 et aux centaines de mil­liers d'autres que chacune de ses apparitions attire régu­lièrement.

La mécanique est parfaitement rodée. Au moment de réciter le « Je vous salue Marie », padre Rossi tourne la tête et fixe la caméra qui retransmet la messe hebdomadaire sur TV Globo, la chaîne natio­nale, qui l'a fait exploser. Avec en plus des émissions quotidiennes sur la chaîne catholique Rede Vida et sur Radio Globo, le « père Marcel » est un profession­nel de l'évangélisation de masse.
« Qui est ici pour la première fois ?» harangue-t-il. Un quart de l'assistance lève le bras. « C'est la question la plus imbécile que j'aie jamais posée, poursuit-il. Qui a des voisins ? Et qui a des voisins égoïstes ?» C'est l'heure du sermon. Un discours simpliste mais efficace sur notre manque d'ouverture aux autres. «Qui sent que, soudain, il y a du vide dedans ?» Les mains se dressent. « C'est le démon qui s'insinue en vous, assène le prédicateur. Crois au Seigneur et toute ta famille sera sauvée '.Le regard de Jésus casse le mauvais œil. » Puis, Marcelo chante de plus belle : « Tout est devenu bien, tu peux te reposer en Lui...».« Levez vos mains vers le ciel et criez ! » La foule s'exécute avec bonheur.    Des boîtes en carton portées par des bénévoles en tablier beige - son organisation en compterait mille ! - circulent au milieu de la foule. 10, 20, 50 reals. Les fans sont généreux.
    La cérémonie se termine par la bénédiction. Portables, peluches, photos d'enfants ou d'êtres aimés, contrats de travail pour être protégé du chômage, chacun tend l'objet qui symbolise son vœu. Puis, Marcelo Rossi asperge les fidèles d'eau bénite par seaux entiers. L'extase finale. •••

•••  Face au phénomène, l'Eglise est divisée.
D'autant que le padre cantor a désormais ses disciples. Fâbio de Melo, variante bellâtre pour ménagères des classes moyennes, se dispute avec lui le firmament de la notoriété. Une douzaine d'autres prêtres-chanteurs sont classés dans les charts. Et près de deux cents ont adopté le style « Marcelo Rossi ». Tout en cherchant leur propre niche commerciale : il y a désormais le prêtre-chanteur de samba, vedette de Rio, le padre Omar (dont le nom quelque peu surprenant est la contraction d' «Oliver » et de « Marlene », les prénoms de ses parents), le prêtre des camionneurs, Hewaldo Trevisan, et même le prêtre-DJ, le padre Vira, 27 ans... Tous sont jeunes, et tous sont issus du mouvement charisma­tique, un courant spirituel fondé sur les dons du Saint-Esprit importé des Etats-Unis à la fin des années 1960 et qui connaît actuellement un énorme succès. Un argument de poids au moment où le catholicisme souffre d'une hémorragie de fidèles.

Le Brésil reste bien sûr le plus grand pays catholique du monde. Mais pour combien de temps ? Il y a 40 ans, les catholiques représentaient 92% de la population, ils ne sont plus que 64% aujourd'hui. Une chute spectaculaire qui s'est essentiellement réalisée au profit des évangéliques, dont la proportion s'est envolée de 5% à 22%. Avec leurs pasteurs exubérants et des messages cen­trés sur les problèmes du quotidien (le chômage, la dépression, l'alcoolisme, la violence...), les Eglises pentecôtistes prospèrent partout, notamment dans les banlieues pauvres des grandes villes, en Amazonie et sur les nouvelles frontières agricoles du Centre. A ce rythme, les démographes estiment qu'en 2030 il y aura autant d'évangéliques que de catholiques au Bré­sil. Et, selon le sociologue des religions Marcelo Camurça, professeur à l'université fédérale de Juiz de Fora, « si ces mouvements charismatiques et média­tiques ne s'étaient pas constitués dans le catholicisme, en s'inspirant des recettes évangéliques, sa chute aurait été encore plus vertigineuse».  
    « Les charismatiques ont l'avantage d'attirer les jeunes et de ramener au catholicisme des gens qui avaient déserté les églises, reconnaît le père Jean Bosco, religieux assomptionniste en mission depuis quarante ans au diocèse de Rio de Janeiro. Mais ils amusent les pauvres avec leur musique et n'ont aucune réflexion sociale. Contrairement aux prêtres de la "théologie de la libération", qui ambitionnent de chan­ger le monde et luttent pour les droits des travailleurs, vous ne les croiserez pas dans les favelas, mais plutôt à Ipanema !» Chef de file de la théologie de la libération dans les années 1970-1980, Leonardo Boff, interdit de prédication pour sa désobéissance envers Jean-Paul n mais encore très influent dans le cercle des intel­lectuels catholiques, dénonce aussi leur « manque de spiritualité profonde ».
    « Leur formation théologique et philosophique est médiocre, explique Leandro Beguoci, ancien chroni­queur religieux du quotidien "Folha de Sâo Paulo" (l’équivalent du "Monde") qui fut, en 2007, le seul journaliste brésilien à voyager dans l'avion du pape Benoît XVI. Quand Marcelo Rossi a commencé, il se disait que son niveau était si faible que l'évêque du dio­cèse était obligé de lui écrire ses homélies. »
    Selon ses professeurs du séminaire, l'ex-prof de gym, qui a, dit-il, redécouvert Jésus à 21 ans après la mort accidentelle d'un cousin et le cancer d'une tante, aurait en effet été plutôt du genre à écouter son Walkman au fond de la classe... Seulement, si les théologiens savent beaucoup, le padre Marcelo sait faire. Il dit simplement que «Dieu l'a choisi » et l'a voulu « chanteur et écrivain ». Surtout, quand la Globo découvre ce jeune prêtre bodybuildé aux yeux bleus, grand, attirant pour les femmes et qui passait déjà pour un prodige dans sa paroisse, elle le place dans tous ses programmes et fait de lui sa créa­ture, n sera son «garato propagando», comme on dit ici : son homme-sandwich ainsi que son arme fatale dans la guerre que la chaîne livre à Record, la télévision phare des évangéliques. Rossi crée « l'Aérobic de Jésus », un mélange de chants, de danses et de prières, qui met en transe le pays. Sa carrière est lancée. Dès le jour de son ordination, en 1994, il affirme qu'il ne parlera jamais de politique, suivant la droite ligne du renouveau, qui souhaite revenir à la propagation de la foi, et seulement de la foi. «En réalité, déclarer cela, c'est déjà un engagement politique en faveur du statu quo, relève Brenda Carranza, professeure de sciences sociales à l'université catholique de Campinas et fine analyste de ce "catholicisme médiatique". Et, défait, il n'y a pas un candidat de l'aile conservatrice qui ne soit pas venu voir Marcelo. » La préface de son best-seller « Agape » est même signée par le député Gabriel Chalita, qui, au nom des charismatiques, a soutenu la candidature de Dilma Rousseff à la présidence de 2010 en échange de la promesse de ne jamais faire passer de loi pro-avortement. Le jeune et ambitieux politique est depuis, dit-on, devenu très proche de Fâbio de Melo, l'autre grand chanteur charismatique, davantage apprécié des nouveaux riches.

Car, derrière leur apparence moderne, les prêtres-chanteurs soutiennent un discours parfaitement doctrinaire. Quand Marcelo apparaît dans ses premières interviews, tou­jours revêtu de son habit de clergyman, chemise noire et col blanc, il ne manque pas une occasion de rappe­ler qu'il est vierge et a su résister à sa petite amie avant d'entrer dans les ordres... « Sous la stratégie marketing, il y a bien la volonté de véhiculer un ordre moral archaïque», analyse le sociologue Marcelo Camurça. « Obsédés par la chasse aux démons et rigides sur les questions sexuelles, ils sont profondément fondamen­talistes et politiquement conservateurs, souligne encore l'intellectuelle catholique Brenda Carranza. D'ailleurs, alors qu'ils sont concurrents sur le marché de la foi, les pentecôtistes et les charismatiques s'ado­rent quand il s'agit de lutter contre l'avortement ou le mariage gay sur les bancs de l'Assemblée... »

Pour présenter ses idées rétrogrades, le renouveau charismatique va donc leur donner un emballage neuf et développer une tactique redoutablement efficace : tout miser sur les nouveaux moyens de communica­tion de masse. Jean-Paul H n'a-t-il pas lancé un appel pour une nouvelle évangélisation ?
    Ainsi, le père jésuite Eduardo Dougherty, l'un des fondateurs du renouveau charismatique en 1968, met à profit la formation en gestion qu'il a suivie aux Etats-Unis et invente un véritable modèle de marketing reli­gieux. Il est aujourd'hui à la tête de sa propre chaîne de télévision, TV Século 21 (« TV XXIe siècle »). Illustration éclatante de cette stratégie, Cançâo Nova (« Chant nou­veau »), l'une des plus importantes communautés cha­rismatiques du pays, possède également un gigan­tesque groupe de presse, parmi les plus puissants du Brésil : une télévision 100% catho regardée par 55 mil­lions de téléspectateurs, une radio, des revues, des sites internet, des studios d'enregistrement, une infinité de produits dérivés et une armée de 25 000 volontaires pour la vente par correspondance... Et Cançâo Nova s'exporte. Elle ouvre des antennes un peu partout à travers le monde, depuis les Etats-Unis, avec New Song, jusqu'au Portugal bien sûr, en passant par la France, où quelques-uns de ses 3000 missionnaires dépêchés à l'étranger sont régulièrement accueillis par l'évêque de Fréjus, Dominique Rey, lui-même issu de la Communauté de l'Emmanuel.  

Cette mutation de l'Eglise, qui allie sacré et marché, est aussi l'œuvre d'un autre militant du mouvement charismatique, propriétaire de la chaîne de télévision Rede Vida : le théologien et gérant d'entreprises Antonio Kater Filho, qui a été le professeur de Marcelo Rossi...«Alors que les pasteurs pentecôtistes s'expriment avec émotion, les curés parlent dans le vide », explique-t-il à ses élèves. Si Jésus était vivant, il ne dirait pas aux fidèles : « Le règne de Dieu est semblable à un trésor caché», mais : «Le règne de Dieu, c'est comme gagner au Loto. » En 1998, Kater Filho crée donc un Institut brési­lien du marketing catholique (D3MC). L'agence spécial­isée est aujourd'hui considérée comme le laboratoire de la contre-offensive menée par l'Eglise catholique face à la poussée évangélique. Son président n'est autre que Mgr Orani Tempesta, l'archevêque de Rio de Janeiro, et elle est déjà sollicitée par plus de 120 diocèses.
    Le pape François, qui a choisi de se rendre dans la favela de Varginha durant son séjour carioca, et qui depuis le début de son pontificat multiplie les gestes d'humilité et de simplicité, refusant par exemple de loger dans les appartements pontificaux, peut-il goûter ce nouveau style de prêtres carriéristes et adulés ? « Dans le contexte social extrêmement tendu qui a mené une grande partie de la jeunesse dans la rue, le pape a fait le vœu de s'adresser aux plus pauvres, explique Carlos Palacio, supérieur provin­cial des Jésuites du Brésil. Mais d'un autre côté il sait qu'il a besoin de toutes les forces pour réussir. »

   
«Au départ, il y a eu beaucoup de résistance dans l'Eglise vis-à-vis du mouvement et de ses méthodes », avoue le padre Gleuson, nouvelle étoile montante de la chanson religieuse, promue par la très officielle Radio Catedral qui lui a donné sa propre émission. En 2007, pour la venue de Benoît XVI, le passage sur scène du père Marcelo avait été programmé à 5 heures du matin devant un parterre vide ! Ce der­nier en aurait fait deux ans de dépression. « Mais, quand le renouveau a commencé à montrer son effi­cacité, la hiérarchie a évolué», ajoute fièrement le jeune prêtre. Trois ans après le camouflet, Joseph Ratzinger fait venir à Rome le curé pop star et lui décerne le prix Van Thuan-Solidarité et Développe­ment. Pour l'édition 2013 des JMJ, les prêtres-chan­teurs ont même été mis à l'honneur, lors de la messe d'envoi du pape François.
       A la suspicion des premiers temps aurait donc finalement succédé une approche plus pragmatique de la part du clergé, dont les partisans de la théolo­gie de la libération vieillissent et disparaissent peu à peu. L'idée consiste désormais à intégrer les cha­rismatiques dans l'Eglise afin de bénéficier des fruits de leurs actions tout en les gardant à l'œil. La hié­rarchie vient ainsi de leur demander de se faire plus discrets sur leurs « messes de guérison et de libéra­tion » en les appelant de préférence « messes de res­tauration de la grâce ». «Plutôt que de se reconnaître divisée, explique Cecilia Marti, chercheuse en socio­logie des religions à l'université fédérale de Rio, l'Eglise catholique s'assume finalement comme un supermarché de la foi, avec des offres adaptées à la demande. »

MARIE LEMONNIER

Source : Le Nouvel Observateur, 25 juillet 2013