mercredi 26 juin 2013

La société de Thulé, germe du nazisme

Société clandestine antisémite, l'ordre de Thulé, créé au tournant des années 1917-1918, joua un rôle important dans la fondation du parti nazi et le développement de son idéologie.

Le nazisme est l'histoire du passage d'une société secrète à un secret d'État. Le secret d'État, c'est la destruction des juifs d'Europe. La société secrète, c'est l'ordre de Thulé, une association clandestine de combat antisémite qui prit pour nom le mythe antique de Thulé, cette île nordique réactualisée en berceau de la « race aryenne ». Fondée au tournant des années 1917-1918 par Rudoff von Sebottendorf, un faux baron originaire de Turquie, la société de Thulé initia plusieurs cadres du parti nazi à toute une culture völkisch, populaire en Allemagne depuis la fin du XLXe siècle, marquée par le néo-paganisme, le pangermanisme, l'antisémitisme et l'antichristianisme. Au moins deux membres de Thulé furent jugés lors du procès de Nuremberg : Rudolph Hess, à qui Hitler dicta Mein Kampf en prison après le putsch raté de 1923 et Alfred Rosenberg, responsable de massacres en Europe de l'Est et auteur du Mythe du XX siècle, un essai qui fixa - avec Mein Kampf- les bases idéologiques du national-socialisme.
« Le groupe Thulé ? Mais tout est parti de là, déclarait Rosenberg dans ses mémoires de captivité, éditées après la guerre. L'enseignement secret que nous avons pu y puiser nous a davantage servi à gagner le pouvoir que des divisions de SA et de SS. Les hommes qui avaient fondé cette association étaient de véritables magiciens ». Ou plutôt des alchimistes. Leur magie, ce fut de transmuter une idéologie antisémite völkisch en un immense rituel sacrificiel néo-païen qu'ils appelèrent « la Solution finale », dialyse de tout un ésotérisme raciste dont nous allons retracer l'histoire.


Une mystique du sang
 
La Shoah comme rituel sacrificiel néo-païen. L'idée peut surprendre. Elle permet d'insister sur les germes intellectuels, symboliques et littéraires de la « Catastrophe ». Bien avant la destruction des juifs d'Europe, l'image du « sang » est répandue en Allemagne, dans les groupes littéraires munichois. Le mystique Alfred Schuler, fondateur du Cercle cosmique munichois, impose la figure phare du « flamboiement du sang». « Pour Schuler ceux qui portaient en eux le «flamboiement du sang » étaient des élus, écrit l'historien du nazisme Jean-Luc Évard. Schuler attendait d'eux la réjuvénation de toute l'existence humaine ainsi que leur appui dans le « combat contre les forces malignes ».
Le glissement est prêt : du sang mystique et littéraire au sang pur, dont les porteurs auraient pour mission de « rejuvéniser l'existence humaine ». Dans ses discours, Alfred Rosenberg reprend l'image de Schuler, dans une variante tout aussi forte : la « vapeur de sang ». La société Thulé se charge de l'initiation. La « Solution finale » de la réalisation. Et l'image mystique et littéraire du sang, ne s'épuise pas pour autant : en 1943, alors que l'extermination des juifs est en cours, des membres de l'état-major de l'armée allemande à Paris - dont l'écrivain allemand Ernst Jünger - se réunissent au Raphaël, un grand hôtel parisien, pour une soirée intitulée «Conversation sur le "flamboie- ment du sang" de Schuler ».
Outre cette transmission sanguine, le lien entre la société secrète de Thulé et le nazisme est politique. Dès 1919, ce sont des membres de la société de Thulé qui forment le parti ouvrier allemand, le DAP. Et parmi eux Dietrich Eckart, père spirituel de Thulé et d'Hitler, qui lui dédicacera Mein Kampf, écrivant qu'il est « l'homme qui a consacré sa vie à réveiller son peuple, notre peuple, par la poésie et par la pensée, et finalement par l'action ».

Symbole de la croix gammée
Ce bohème littéraire, auteur de théâtre habitué des brasseries, participera à doter le parti nazi d'un ensemble de gestes et de symboles. C'est de la société de Thulé que vient la formule du salut : « Heil und Sieg » (Salut et Victoire), qui devint le « Sieg Heil » que l'on connaît, accompagné du bras tendu, inspiré du salut romain à l'empereur. La société de Thulé avait pour emblème la croix de Wotan, une croix gammée aux branches courbes, qui deviendra, dans le parti nazi, une version droite, noire et inversée de la Swastika, cette croix que l'on retrouve depuis la préhistoire de la Celtie au monde Indo-Iranien. Une transmission initiatique ? Peut-être, mais loin d'être la chasse gardée de la
société secrète Thulé et de Rosenberg, la croix gammée fourmille déjà depuis le tout début du XX siècle dans les milieux völkisch allemands.
« La Hakenkreuz (la croix gammée) migre dans les sociétés
secrètes, bien avant d'être introduite dans le Parti (le NSDAP) par un membre de la Thulé Gesellschaft. Elle raconte, dit-on, la renaissance germanique », écrivait Dominique Pélassy dans Le Signe nazi.
L'univers symbolique d'une dictature. Plus nationaliste qu'individuel, la croix gammée se propage dans un imbroglio de « Bund », sociétés, cercles, associations et ligues. Une diffusion difficile à démêler tant le milieu aryanisant de l'Allemagne de l'entre-deux-guerres tient du fourmillement clair-obscur. « Différentes forces œuvraient à la création de domaines porteurs d'identité individuelle, écrivait l'historien George L. Mosse dans Les Racines intellectuelles du Troisième Reich. Le mouvement völkisch avait réussi à élargir les perspectives du Völk [peuple], de la nature de la foi germanique et de la race aryenne. (...) Le siècle du néo-romantisme, encouragea la formation de groupes d'initiés, et appela à la mise en œuvre d'un idéalisme de l'action ». Un idéalisme de l'action auquel la société de Thulé participe, en forgeant les symboles nécessaires au passage de la société secrète au secret d'Etat. De la swastika à la Shoah, écrivait Jean-Luc Evard en sous-titre de son excellent livre : Signes et insignes de la catastrophe.

Nouvelle religion civile

Les symboles deviennent supports du discours et fixent l'idéologie. Alfred Rosenberg, dans un discours à Weimar en 1926, assigne un sens à la croix gammée qui devient « le signe éternel de la race ». Un mythe, véritable « vol de langage » comme l'avait compris Roland Barthes, qui fixe la nouvelle signification de chaque symbole ou geste. Hitler reprendra cet arsenal symbolique dans Mein Kampf: «En tant que national-socialistes, nous reconnaissons notre programme dans notre drapeau. Dans la couleur rouge, nous voyons l'idée sociale du mouvement, dans la couleur blanche l'idée nationale, dans la croix gammée la mission de lutte pour la victoire de l'homme aryen, et avec lui aussi la victoire de l'idée de travail productif (schaffende Arbeit), qui de toujours a été et sera éternellement antisémite ».
            L'idéologie institutionnalisée au sein de la société de Thulé transite au sein du Parti nazi via des symboles. Ils deviendront les objets rituels d'une nouvelle religion civile que l'on entend déjà dans l'invocation millénariste (« de toujours a été et sera éternellement ») de l'antisémitisme dans Mein Kampf. Une religion civile fondée sur l'idée de la supériorité de la « race aryenne », thèse que Houston Stewart Chamberlain, gendre de Wagner, popularisa dans La Genèse du XIX' siècle (1899), qui deviendra l'évangile du mouvement völkisch. Dans son château de Wewelsburg, en Westphalie, Heinrich Himmler, Reichsfurer-SS, cherche par des mesures eugénistes (contrôle strict des mariages, etc.) à créer une « race pure » : les SS. Ce huis clos terrible, teinté de romantisme noir, fera radicalement passer l'idéologie en acte : de nombreux descendants de Wewelsburg, grands, blonds aux yeux bleus, vivent encore aujourd'hui de Brest à Vladivostok.

Un héritage ancestral
À la base de cet eugénisme, il y a l'idée qu'une seule race serait à la base de l'Europe : les « indo-germains », dont l'origine se trouverait dans une Scandinavie fantasmée, non loin de la mythique Thulé. Une idéologie construite sur des glissements successifs : de la parenté entre la langue allemande et le sanskrit, on dérive vers le fantasme d'une langue originelle « indo-germanique », qui accompagne toute une fascination des Allemands pour l'Orient. En témoigne le musée de Pergame à Berlin, fondé en 1907 pour accueillir les résultats des fouilles allemandes aux confins du monde indo-iranien : on y trouve encore aujourd'hui le Grand autel de Pergame (actuelle Turquie) et la porte d'Ishtar (ancienne cité de Babylone). Le glissement se poursuit : de la langue on passe à l'ethnie, de l'ethnie à la race et de la race à l'espace. En bout de chaîne, on trouve Heinrich Himmler, qui fonde dès 1935 l’Ahnenerbe, littéralement « héritage ancestral », une section SS dédiée à la recherche des origines mythiques de la « race aryenne ». Expéditions ethnographiques jusqu'à Lhassa - pour étudier les tibétains supposés indo-germains - étude de peintures rupestres norvégiennes qu'elle considère comme la première forme d'écriture, l’Ahnenerbe cherche à reconstituer l'espace social des « aryens ». C'est là qu'intervient le dernier glissement : de l'espace social à l'espace vital, à reconquérir dans le sang. Heinrich Himmler fut l'organisateur de la « Solution finale ». Terme de cette histoire du passage de la société secrète au secret d'Etat.

Mikael Corre

Source : Le Monde de Religions, Hors-série n° 20, Les sociétés secrètes, printemps 2013.

Note CIPPAD : Les carnets personnels d’Alfred Rosenberg, soit 400 pages de notes écrites à la main entre 1934 et 1944, disparus à l’issue du procès de Nuremberg, ont été retrouvés aux Etats-Unis au printemps 2013. Leur analyse par les historiens devrait amener des précisions sur la dimension ésotérique de cette période sombre de l’histoire de l'humanité.