jeudi 8 août 2013

Le business 
du changement de vie


Illustration Boll pour Le Point
Lucratif. Surfant sur la crise et les mal-être en tout genre, les coachs et conseillers « spécialisés » prospèrent.

Pour qu'un changement soit un succès, il faut que le dé­sir de réussir soit supérieur à la crainte d'échouer. » Cette phrase, Daniel Porot, le « pape » de la ges­tion de carrière, l'assène à chaque ouverture de séminaire, qu'il s'adresse aux étudiants d'HEC, à des cadres d'entreprise ou à des chômeurs à la dérive. Une lapalis­sade typique de ces évidences qu'énoncent avec assurance bien des professionnels de la « conduite du changement ». Qu'ils soient coachs, éducateurs ou médecins, cette kyrielle de spécialistes surfe sur toutes les vagues. Celles de la crise -mal-être en entreprise, perte des repères, disparition des croyances religieuses -, mais aussi celles du désir - culte de la beauté, intérieure et extérieure, de la réussite. Tous ont pour objectif de prendre le client (particulier ou entreprise) par la main afin de l'aider à passer sereinement les caps vers une nou­velle vie professionnelle. En plein boom, les coachs, ces anciens ca­dres qui, à la suite d'une formation pouvant aller de quelques heures à plusieurs mois, s'autoproclament aptes à accompagner les change­ments de vie d'autres salariés. A un tarif qui oscille entre 300 et 500 euros l'heure pour une entre­prise et entre 100 et 200 euros pour un particulier. A ce prix, mieux vaut être un conseiller apprécié ! «Le coaching est une prestation à très haute valeur ajoutée, défend Valérie Pascal, de la fédération SFCoach. Il permet bien souvent de résoudre des problèmes sur lesquels l'entreprise ou le manager concerné bloquait parfois depuis plusieurs années, et pour lesquels ni la formation ni le conseil n'ont apporté de solution. » En France, les 1 500 professionnels du coaching se partagent un marché estimé à ros millions d'euros. Ainsi, à rai­son de six à dix séances d'une à deux heures pendant six mois, les entreprises déboursent entre 5 000 et 10 000 euros pour accom­pagner soit une élite de «hauts potentiels » vers une marche plus haute, soit, luxe que s'offrent cer­taines entreprises du CAC 40, pour faire avaler la pilule d'un change­ment de job à un salarié qui rien voulait pas.
Dérives sectaires. Même en­gouement pour l'outplacement, ce métier pratiqué par des « conseillers » qui promettent de guider des salariés fraîchement licenciés vers une nouvelle étape professionnelle. Avec plus ou moins de bonheur. Luc, la quaran­taine, en a fait l'expérience. Pris en charge par un cabinet de ce type lorsque sa société de matériel mé­dical l'a mis à la porte, il s'est re­trouvé, à l'issue de quelques mois d'accompagnement, sa batterie de tests et d'entretiens bouclés, avec la recommandation de s'orienter vers un nouveau destin : fleuriste ! « Cela n'avait aucun sens, aucun rap­port avec ma formation et mon expé­rience. Je suis devenu consultant dans le domaine de la santé, et je suis très heureux», en rigole-t-il encore aujourd'hui. Mais c'est le dévelop­pement personnel, un concept dont les contours sont plus flous encore, qui affiche la santé la plus floris­sante. Largement financé en France par la manne de la formation professionnelle en entreprise - 30 mil­liards d'euros collectés chaque année, le développement personnel en a pour tous les goûts : de la mé­ditation à la « rigologie » en passant par l'iridologie ou la métakinébiologie. Mais attention ! La Miviludes, l'organisme de lutte contre les dé­rives sectaires, estime que 10 à 15 % des formations comportementales sont sujettes à caution. En 2011, 27 % des 187 (sur 10 000 !) structu­res de ce secteur contrôlées par l'administration ont dû être radiées du registre officiel des organismes de formation.
«Aujourd'hui, les gens sont perdus, même les plus diplômés, avec les meilleurs jobs. Alors que la frontière entre vie professionnelle et vie person­nelle s'estompe, ils constatent qu'ils sont trop pris par leur travail, mais sans but dans la vie. Et, dès que quel­que chose tourne moins bien, la crise, la santé... ils ressentent le besoin de réfléchir à leur projet de vie», analyse Christophe Labarde, ex-directeur de l'association des anciens d'HEC et auteur de «Je dis (enfin) oui à mon projet de vie* », déjà réédité. « Dites oui a votre moi profond. Soyez enfin vous-même!»écrit-il. Une pro­messe pour laquelle vous lâcherez bien quelques euros ?
'Editions Eyrolles, octobre 2012, 236 p. 11,90 €.

par DOMITILLE ARRIVET