mercredi 14 août 2013

UN AN APRÈS... AVOIR QUITTÉ LES TEMOINS DE JÉHOVAH



ANCIEN MEMBRE DE CE MOUVEMENT RELIGIEUX, STÉPHANIE TENTE JOUR APRÈS JOUR
DE PANSER LES BLESSURES D'UNE ENFANCE PASSÉE ENTRE FRUSTRATIONS ET ISOLEMENT.

"À l'âge où les petites filles jouent avec leur poupée, je priais pour que mes copines ne succombent pas à l'Armageddon. J'étais terrorisée par la fin du monde. Une fatalité pour les témoins de Jéhovah, qui se préparent sans relâche au « tri final ». Et qui, pour moi, s'apparentait à une boule au ventre que je traînais jour et nuit. Tout a commencé un soir de décembre, juste après Noël. J'avais 4 ans. Deux hommes ont sonné à la porte de ma maison. J'étais restée en retrait pour observer discrètement ces étrangers. A cette époque, mes parents avaient des problèmes d'argent, et les deux témoins de Jéhovah avaient promis de les aider: la communauté leur ferait sortir la tête de l'eau. Il n'y eut pas besoin d'en dire plus pour les convaincre. Notre famille est devenue témoin de Jéhovah en un claquement de doigts. J'ai découvert dans la foulée l'austérité du lieu de culte, nommé « la salle du
Royaume ». Des heures durant, je devais écouter des discours qui n'avaient pas de sens pour une petite fille. En haut de l'auditorium, le ministre du culte condamnait l'adultère, l'idolâtrie, l'égoïsme, l'hypocrisie, le mensonge, et demandait d'être irréprochable. C'était du lavage de cerveau. J'avais perdu l'insouciance de l'enfance
et devais tirer un trait sur la magie de Noël, les goûters d'anniversaire de mes copines, la confection du cadeau de la fête des Mères, la recherche des oeufs de Pâques dans le jardin... Des célébrations païennes, considérées comme néfastes à notre épanouissement. Je n'avais plus le droit de voir des copines en dehors de l'école car elles n'étaient pas fréquentables. Comprendre: elles n'étaient pas assez pures et n'iraient pas au paradis avec Jéhovah. Je garde un très mauvais souvenir de ma scolarité. J'étais le souffre-douleur du collège, les élèves ne comprenaient pas pourquoi je n'osais pas leur parler, pourquoi
je portais toujours un pantalon sombre et un pull gris, pourquoi j'étais tellement fatiguée et toujours à l'écart. Pour ne rien arranger, je n'étais pas très bonne en classe, puisque je n'avais pas de temps à consacrer à mes devoirs.
DU PORTE-À-PORTE DÈS 5 ANS
Après l'école, je retrouvais un petit groupe de jeunes fidèles pour réfléchir sur l'Ancien et le Nouveau Testament, puis le soir, nous devions étudier en famille les textes bibliques. C'était toujours prioritaire. Tous mes loisirs étaient dédiés à la prédication en famille, c'est-à- dire à faire du porte-à-porte et essayer de convaincre mes voisins que Dieu était parmi nous et que la fin du monde approchait. J'ai commencé à 5 ans en suivant mes parents. Tous les week-ends, je marchais pendant des heures et je me reposais en fin de journée dans la salle du Royaume pendant les sermons. Je ne dormais pas, c'était interdit même pour les plus petits, mais au moins, j'avais le droit de m'asseoir. Je ne pouvais pas aller aux toilettes non plus. Parfois je n'avais pas d'autre choix que d'uriner sur moi. Je passais le reste de la journée avec 
le pantalon mouillé. Je n'en pouvais plus d'entendre mes parents expliquer aux gens qu'ils avaient une chose très importante à leur dire et qu'il fallait faire vite parce que notre temps sur terre était compté. Jusqu'au jour où
ce fut mon tour. J'ai dû distribuer des tracts sur la place du marché de mon village, en Savoie, et faire du porte-à- porte avec ma petite soeur. Mes parents s'impliquaient de plus en plus et donnaient tous leurs revenus en offrande à la congrégation. Notre quotidien était donc très précaire. Parfois, je n'avais rien d'autre à avaler qu'un sachet de poudre de préparation pour flan. D'autres fois, je dormais le ventre vide. Nous passions après la communauté et, par conséquent, notre santé aussi.
A l'âge de 15 ans, en aidant une famille témoin de Jéhovah à la construction de sa maison, j'ai fait une chute de huit mètres. Trou noir. Un mal pour un bien.
A mon réveil, l'infirmière m'a confié que les chirurgiens s'étaient battus pour que mes parents acceptent la transfusion sanguine nécessaire à ma survie, mais proscrite par nos lois. J'étais vivante, mais tétraplégique. Pendant deux longues années, je suis allée tous les jours au centre de rééducation jusqu'à ce que je puisse remarcher et vivre à peu près normalement. Mon handicap rappelait sans cesse à mes parents leur écart de conduite, je sentais leur regard honteux se poser sur moi à chaque instant. Les témoins de Jéhovah n'ayant pas le droit d'avoir recours à la transfusion sanguine, j'étais celle qui les avait obligés à déroger à l'un de leurs sacro-saints principes. J'étais le vilain petit canard qui avait péché. Au fond de moi, je ne m'en portais pas plus mal. Ma vie de prisonnière a continué bon an mal an. Après mon baccalauréat, j'ai voulu entreprendre des études de puériculture, mais mon père a catégoriquement refusé car cela allait empiéter sur mon temps de prédication et m'empêcher d'assister aux trois réunions hebdomadaires. S'instruire était presque interdit.
"SAUVE-TOI AVANT QU'IL NE SOIT TROP TARD"
Pourtant j'ai toujours su que je ne serais pas témoin de Jéhovah toute ma vie. Et sur ce point, je pouvais compter sur le soutien de ma grand-mère paternelle. Je ne la voyais jamais parce qu'elle n'était pas des « nôtres », mais elle me faisait parvenir des lettres chez une copine, c'était notre seul moyen de communication. Elle me disait que j'avais son caractère, celui d'une battante, et que je ne devais pas me forcer à vivre une vie morne. Juste avant son décès, elle a demandé à mon amie de me remettre très discrètement un petit colis dans lequel elle avait placé sa bague de fiançailles avec un petit mot: « Sauve-toi avant qu'il ne soit trop tard. »
Un héritage qui a pris tout son sens le jour de mes 18 ans, lorsque j'ai annoncé à mes parents que je voulais me marier avec Jean, le jeune homme rencontré deux ans auparavant lors d'une soirée organisée à la caserne des pompiers de mon village. Mes parents toléraient cette relation parce qu'elle restait strictement platonique. Mais en l'épousant, j'allais directement à l'encontre des valeurs des témoins de Jéhovah dans la mesure où mon fiancé n'appartenait pas à notre communauté. Jean n'était pas l'homme de ma vie mais ma porte de sortie. Il était très amoureux, et moi, juste attachée. Le mariage blanc représentait mon unique chance de fuir définitivement cet enfer. A la sortie de la mairie, je me suis sentie pousser des ailes, j'ai vu le ciel s'éclaircir et la possibilité pour moi de vivre une existence normale. Tous mes amis m'ont tourné le dos, mes parents m'ont dénigrée et ma sœur s'est mise à m'ignorer: j'avais décidé de partir et j'allais le payer très cher. Mon départ a été annoncé devant toute la congrégation par le ministre du culte sur son podium. Il a ordonné à tous les fidèles de ne plus jamais m'adresser la parole. La Stéphanie que tout le monde adorait n'existait plus. Je n'ai pas pleuré, bien trop heureuse de quitter enfin ce monde strict et austère.
LE PLUS DUR EST DERRIÈRE MOI !
Nous avons déménagé pour ne plus croiser ma famille
et mes anciens amis. Jean était mon seul repère.
C'était mon saint-bernard, il m'a aidée à m'épanouir sans les personnes qui, jusque-là, avaient nourri mon quotidien. J'étais très fragile et commençais petit à petit la reconstruction de toute une vie, du reste de ma vie. Nous sommes restés ensemble plusieurs mois, jusqu'au jour où j'ai compris qu'à ses yeux, je lui devais une reconnaissance éternelle. Je ne pouvais jamais le contredire. Je suis désormais remariée et maman d'un petit garçon. J'aime Alexandre, mon mari, plus que tout Je ne peux pas travailler à cause de mon accident, alors je prends soin de ma maison et de ma famille. J'ai eu une jeunesse tellement traumatisante et frustrante
que j'en garde des séquelles. Par exemple, mon frigo est toujours plein et les placards débordent de nourriture.
Je ne veux pas que mon fils puisse penser que sa maman ne l'aime pas assez, alors je passe mon temps à le câliner et je ne manquerais pour rien au monde l'histoire du soir racontée dans le lit. J'ai besoin de ces moments fusionnels avec lui, quitte à en faire trop, pour compenser mon enfance triste et terne. C'est ma revanche sur le passé.
Je suis suivie par un psychologue, j'ai besoin de parler 
de ce que j'ai vécu, or les gens ne comprennent pas toujours, et il est très difficile pour moi de tisser des liens d'amitié. Quand on a passé toutes ses jeunes années à entendre que son entourage vit dans le péché, ce n'est pas simple d'oublier et d'être ouverte d'esprit, du jour au lendemain. J'ai été tellement brimée et obéissante que rien ne se fait naturellement Aujourd'hui encore, je me force à ne pas culpabiliser quand je vais au cinéma, quand j'invite mon mari au restaurant, quand je décide de porter une jupe et de sortir avec mes copines. Ce n'est pas un réflexe, je dois d'abord me convaincre que c'est ça la vie. La vraie. Mais je suis optimiste et ne baisse pas les bras,
le plus dur est derrière moi ! Les stigmates de mon passé n'auront pas le dessus sur mes envies et mon orgueil.Je découvre les plaisirs simples. Jour après jour, je me métamorphose. Je me sens grandir. J'ai une soif insatiable de connaissance. Les documentaires d'Arte me fascinent, l'histoire des rois de France me tient en haleine, et je me passionne pour la géographie. En ce moment, j'organise mon voyage en Irlande, prévu à l'automne. Cela n'aurait pas été possible avant : je devais trouver un lieu de culte sur place pour pouvoir assister aux réunions, sinon le voyage était fortement déconseillé. Aujourd'hui, ma quête est tout autre. J'organise mes vacances en fonction du patrimoine culturel d'une région. J'ai un train de retard. Mais j'ai bien l'intention de le rattraper."
- PROPOS RECUEILLIS PAR MORGANE PAULISSEN
Source : BE, n°138, septembre 2013