mardi 8 octobre 2013

Pallardy : les manipulations de l'ostéo des stars

L'ancien praticien poursuivi pour viols et agressions sexuelles sur des patientes, a vanté ses méthodes, hier, à la reprise de son procès.

Par ONDINE MILLOT
Dessin PIERRE MORNET
De lui-même, il dit qu'il est un «très bon thérapeute». Qu'il a «la conscience professionnelle et le don, car c'est un don». Que grâce à sa «méthode très puissante», il a «des résultats extraordinaires, aucun échec». Régulièrement, il glisse à la présidente, au bord de l'implosion, qu'il a soigné Joseph Kessel «et des personnalités, des ministres de la Justice, des ministres  de la Santé». Pierre Pallardy, 72 ans, ostéopathe et kinésithérapeute, comparaît depuis une semaine devant la cour d'assises de Paris, accusé de viols sur six patientes et d'agressions sexuelles sur treize autres. Si l'on ajoute toutes celles qui disent avoir été embrassées, caressées, pénétrées lors de séances supposées thérapeutiques, mais pour lesquelles les faits, trop anciens, sont prescrits, la liste est beaucoup plus longue.
Elles sont serrées sur trois rangées de bancs. Des femmes de tout âge, de tout horizon. Elles ne se connaissent pas, certaines ont consulté Pierre Pallardy dans son hôtel spa de l'île de Ré, d'autres dans son cabinet parisien du XVIe arrondissement. Lorsque l'une se lève pour témoigner, d'autres lui posent la main sur l'épaule, la suivent du regard. La plus jeune avait 16 ans lors des faits dénoncés. La plus âgée 55 ans.
«EN LARMES». Leurs récits se ressemblent. Souffrant de douleurs physiques ou psychiques (insomnies, troubles alimentaires...), on leur a conseillé de consulter celui qu'on surnommait «l'ostéo des stars», inventeur d'une méthode de «psychothérapie manuelle». Dès la fin des années 70, Pierre Pallardy publie un ouvrage par an (la Grande Forme, les Chemins du bien-être, Maigrir sans regrossir) et est l'invité d'émissions de radio
ou de télévision. Son opus le plus célèbre,
Et si ça venait du ventre, se vend à plus de 200 000 exemplaires.
Invariablement, la «thérapie» démarre par
un déshabillage, puis par des questions, la plupart sur la vie intime et sexuelle. Les patientes répondent allongées, en culotte. Ensuite, massage de la poitrine, et du ventre
- «souvent très douloureux, admet Pallardy.
Je broie avec mon poing pour débloquer les énergies». Catherine (1), 37 ans, qui a porté plainte pour viol en 2006, se souvient de s'être retrouvée «KO, en larmes» : «Alors il m'a prise dans ses bras, raconte-t-elle à la barre. II m'a embrassée.» A la deuxième séance, après les mêmes étapes, il lui caresse le clitoris. «II parlait sans cesse, me disait qu’il allait vérifier si tout fonctionnait bien, que je risquais d'avoir un cancer des ovaires. »
Au milieu de la cour d'assises silencieuse, Catherine fond en larmes. «Dans ma tête je disais "arrête, arrête", mais les mots étaient bloqués. Et lui insistait, il mettait ses doigts, ensuite il est monté, il a essayé de rentrer son pénis. » Entendue hier, Françoise, 64 ans, se souvient du même «flot ininterrompu de paroles de mise en confiance entremêlées de reproches. J'avais l'impression d'être en hypnose, abrutie et sonnée. Il a enlevé ma culotte, m'a imposé une pénétration digitale, puis s'est déshabillé, a tenté une pénétration pénienne».
Les faits jugés se concentrent dans les années 2004-2006, mais certains témoignages remontent à des périodes bien plus anciennes. Comme celui de cette femme qui, en 1982, à 19 ans, s'inscrit dans le club de sport tenu par Pierre Pallardy et se voit proposer des séances qui dérapent en pénétrations digitales. Ou cette autre, venue consulter en 1988 pour des douleurs au dos, qui doit se laver pour se débarrasser du sperme de son «thérapeute» avant de repartir.
«TRANSFERT». Droit campé, tête haute, épaules carrées, le kiné-ostéo n'a pas l'air troublé. Interrogé après chaque déposition, il a toujours une explication. « Il se peut que mon petit doigt puisse s'enfoncer de quelques centimètres. » «Madame doit confondre le sperme avec le Topicrem.» «Naturellement, quand mon poing est sur le bas-ventre, il touche le pubis, aussi parfois les grandes lèvres. » En revanche jamais, jamais martèle-t-il en haussant le ton, il n'a ressenti de pulsion pour ses patientes. C'est contraire à son «éthique». Il est même «outré» qu'on ose l'insinuer.
Alors comment expliquer les plaintes de toutes ces femmes, tente la présidente, qui ne sait
plus quelle stratégie adopter. «Ces manoeuvres au niveau du ventre ouvrent les portes de l’inconscient, répond Pallardy presque gaiement.
Des souvenirs enfouis ressurgissent: "Ah! Monsieur Pallardy, j'ai été violée par mon père ! "
"Ah! Monsieur Pallardy, j'ai été violée par mon oncle! "Elles me disent des choses qu'elles n’ont jamais dites chez le psychiatre. » La suite du raisonnement, décousus, évoque une sorte de «transfert» entre des femmes «dérangées» et un «soignant» qu'elles «admirent».

Dans la salle, au premier rang, une belle femme aux traits glacés hoche la tête. Madame Pallardy, ex-mannequin, mariée à «Pierre» depuis quarante-six ans, mère de ses quatre enfants, partenaire de toutes ses entreprises (salle de sport, spa, édition) le soutient. Questionnée sur l'enfance de son mari (orphelin de mère à la naissance, de père à 10ans, ballotté de foyers en institutions), elle n'a pas voulu dire grand-chose : «On n'en fait pas un drame!» En revanche, elle s'est attardée sur «cette image de santé, de bien-être» qu'elle pense que sa famille a diffusé dans les nombreux reportages qui leur ont été consacrés. «Ça a créé des jalousies. On voit le résultat aujourd'hui. » Pierre Pallardy risque vingt ans de prison. Le verdict est prévu le 18 octobre. •
  (1)  Les prénoms ont été modifiés.
Source : Libération, 8 octobre 2013