samedi 23 novembre 2013

Méditation - Normandie, terre de Ommmmmm

CHAKPAS Trois jours de cure «ayurvedique» en ashram, avec massages à quatre mains, repas de graines et eau chaude à gogo. Mais surtout envie de pinard et de s'en aller.
 
Et c'est comme ça qu'on se retrouve à poil en peignoir blanc, une sorte de houppe- A lande rouge sur la tête, pieds nus dans l'herbe normande du 1er novembre. Pas ivres morts, non, sobrement nourris de graines germées crues et d'huile de sésame qu'il s'agit, pour l'heure, de faire tourner dans sa bouche, avec mouvement de tête idoine, afin de faire gandouche. Gandouche ? Gandouche. On est venus pour ça, pour faire gandouche, recevoir un massage kansu (celui avec le bol), tarer du gravier les pieds nus (padakstana), entendre «Ommmmmmm» plusieurs fois par jour, et payer (cher) pour ça : 350 euros du vendredi midi au dimanche midi, la  cure ayurvedique, nourris, soignés mais pas logés.
Pour dormir au centre Tapovan, à l'ashram (centre de méditation tradi hindou, normalement) de Sassetot-le-Mauconduit, près de Fécamp, il faut débourser 100 euros par nuit, ce qui, relativement au long temps passé en chambre, «n'est pas si cher que ça en rapport qualité prix», rigolera jaune Julie, à la fin du séjour. Du coup, nous, on est allés au camping à côté. Et même la veille, histoire d'être bien à l'heure comme des gros fayots ayurvédiques à la convocation de 11 heures. On a bien fait, tous les Parisiens (au nombre de cinq, des CSP++ trenteno-quadra des deux sexes) seront en retard. A l'accueil de ce bel endroit très normand, un groupe de maisons anciennes richement restaurées (avec salles de yoga, de méditation, de «soins», de projo, et cantine), on nous presse de vite cracher au bassinet yogi les 500 euros restant à régler (sur les 700 pour deux). C'est ça l'ayurvéda, on se recentre sur l'essentiel. Paris Hilton, sors de ce corps, il n'y a rien à shopper à la boutique, sauf à pratiquer la robe tissée et le yoga des yeux (CD en vente).
Et là, à l2h30, le déjeuner: un festival de céréales, de bananes en sauce, de salade de betteraves et d'eau chaude (c'est l'alcool ayurvédique, on en boit plein, tout le temps). Il faut prendre des forces (les Parisiens ont l'air laminés par la route) avant LA conf : l’ayurvéda. C'est quoi? C'est la chef de meute, enfin de cure, appelons la Brigitte, qui brasse mollement un intéressant galimatias à base de vieux sages, de milliers d'années, d'ayurvéda détruit par les Anglais. L'ayurvéda donc, c'est ? La médecine venue d'Inde, qui sait très bien régénérer les organismes supposés dégénérés (les nôtres, ravagés par les excès), se remettre les doshas en ordre de marche (vota, pitta ou kapha), bref voilà programmes et horaires. Dîner à 18 heures ? Eh oui.
LOQUES. Enfin, on est pris en charge à 14h30 pour les «petits soins», qui ont ça d'absolument fascinant qu'ils ne coûtent rien (mais, ça, c'est vraiment une réflexion mesquine d'Occidental blasé, nous fait remarquer un compagnon de route qui a l'air d'avoir les chakras plus réceptifs). Couchés en rang d'oignons dans des lits posés dans une grande et belle salle, genre hôpital militaire de la guerre de 14, nous voilà donc supposés nous relaxer avec une séance de yoga nidra - yoga sous couverture, donc - pour pas qu'on se fatigue trop. Eux non plus d'ailleurs : on nous met un CD comme à des gosses pour avoir la paix, vu qu'en fait d'avoir le maître en vrai on a sa voix enjoignant de bien sentir chaque partie de son corps.
Ommmmmmm, victoire absolue du fou rire inextinguible, on n'a rien entendu, hélas, à part une vague affaire d'oiseau au soleil couchant et de temple grec. Les Parisiens sont épuisés, ça ronfle velu sous les couvertures. On nous occupe ensuite avec un sauna facial, le même que mamie et ses inhalations, «mais avec du thym indien», explique d'un air sévère la chef de cure, suivi de la fameuse séance de gandouche avec les autres loques en peignoir, pieds bleus et crachotant leur huile discrètos dans les buissons. Quelques verres d'eau bien chaude nous ont retapés, c'est l'heure d'aller marcher dans les graviers car c'est padakhastana (ou quelque chose comme ça).
Gandouche, à côté, c'était de la rigolade : nous voilà avec, disons, le moniteur, très très impliqué dans l'ayur, avec qui on va se mettre pieds nus, laisser les sensations et les énergies descendre et retourner à la terre, qui nous les renverra propres, en gros. Oui, mais c'est du gravier, là? On s'en fout, ce qui compte, c'est la sensation. Là dessus un cours de yoga, avec encore une affaire d'oiseaux dans le soleil, et, hop, il est déjà tard: 18hl5, c'est l'heure du dîner entre curistes un peu hébétés. Ça puise quand même à table (céréales et légumes multiépices), en réflexion sardonique de Parisien : «Ah mois c'est l'heure de goûter à Paris» ; «je commence à peine ma journée de boulot» ; «on va pas se coucher à 19 heures, non» ? Non, Pierre, on va pas se coucher, il faut encore s'appuyer une heure de film sur le centre Tapovan et des images d'épouvante de corps vilains massés à quatre mains et pleins d'huile, de salutations au soleil, d'autoguérison du cancer, d'enthousiastes changements de vie à 200% (l'ingénieur devenu masseuse, etc.). Allez, au lit avec les thermos, il est déjà 20h30, demain on se lève à 7 heures !
A 8 heures, une expérience assez féeri
que: la graine germée crue arrosée de colza au petit dej, flanquée de sa soupe
au soja vert. Rappelle-moi brièvement
ce que je fous là, quand même ? La chef 
de cure insiste sur la puissance de la graine, car elle est crue, et aussi sur le 
fait qu'on se magne parce que le plan
ning est serré. Soit quatre heures de coma sous couvertures, en attendant fébrilement de voir arriver une dame en blanc (syndrome de Stockholm?) pour nous distraire. La dame dit:«Vous allez recevoir un massage, avez-vous confiance?» C'est-à-dire que, vu que je 
suis à poil dans un lit avec des gens que 
je ne connais pas, je ne vois pas bien ce 
que je pourrai faire... Quelques verres d'eau chaude, deux ou trois regards
 pour voir ce qu'ils font aux autres, on se régale ensuite avec un massage huile-riz
 au lait à quatre mains : le corps vilain, plein d'huile, sur la table de boucher recouvert de plastique, c'est nous. Au déjeuner, les Parisiens craquent, ils ont froid, mal à la tête, sont très fatigués, se plaignent de la radinerie des portions et
 de l'accueil, du «rationnement alimentaire et verbal niveau échanges humains. Ça laisse dubitatif sur le côté humaniste de la démarche», commente Corinne.
«FEU DIGESTIF». On s'échauffe en parlant Doliprane, choucroute, pinard, et on se quitte pour l'après-midi: certains ont balade détoxifiante en bord de mer, d'autres retournent s'écrouler au camping. Yoga (balançoire ayurvédique en salle de méditation pour l'auteure de ces lignes, une expérience), dîner de céréales : malgré la fatigue et les malaises, l'ambiance est au top, on débat de qui, ici, fait ça par passion. Quand même, on a échappé au film sur la mémoire de l'eau, que personne n'avait bien envie de voir, sans compter que «non, mais les DVD le soir, c'est pas possible», sifflait Patrick. Il faut y aller, il est super tard, genre 20 h30, on a fait les foufous, mais demain il faut se lever, on a cours de cuisine après les graines crues, donné par la compagne de Kiran Vyas : le salmigondis habituel de dosha à rééquilibrer, d'épices à mélanger pour le «feu digestif et le mental».
 Au bout d'une heure, un sec «point final» mettra un terme à la laborieuse élaboration de courgettes sautées. Et aux éventuelles interrogations ayurvédiques. Ensuite de quoi (ce que fera vertement remarquer Sophie dans un mail au centre Tapovan de Paris), même la chef de cure ne nous dira pas au revoir. Niveau dosha-karma-chakra, on a dû mal se tenir.
Par EMMANUÈLE PEYRET -Envoyée spéciale à Sassetot-le-Mauconduit (Seine-Maritime)
Dessin JESSY DESHAIS
Source : Libération, 23 novembre 2013
Mots-clefs: Tapovan, ashram, ayurvéda, ayurveda