jeudi 31 octobre 2013

PHENOMENE - AMMA, LA MERE DE TOUS LES CÂLINS

La gourou indienne était de passage à Paris
et a serré dans ses bras 20 OOO personnes en trois jours. Dont quelques célébrités. Récit

PAR TESS LOCHANSKI
Rien ne laissait présager que recevoir une étreinte des bras d'un gourou un vendredi matin d'octobre pluvieux dans le hall des expositions de Pontoise pouvait mener aux urgences de Lariboisière. « Enlevez vos chaussures»,comme en Inde, les lieux sacrés ne tolèrent pas les semelles. Sur fond de mantras et de patchouli, direction la scène où Amma, sympathique Indienne replète en sari blanc, officie toute la journée. Sa tâche principale : donner le darshan » (littéralement « vision du divin » en sanscrit), qui consiste pour elle à prendre dans ses bras le tout venant. En l'occurrence, 20 000 personnes en trois jours - une broutille pour celle qui aurait déjà câliné plus de 32 millions de personnes à travers le monde. Difficile d'établir un sociotype puisque ce matin-là, personne ne se ressemblait : des jeunes, des vieux, et au moins autant de sandales {avec chaussettes) que de talons aiguilles. « Amma aime tout le monde pareil », dit-elle en dodelinant la tête entre deux embrassades. Ou plutôt dit-elle en malayalam à son traducteur, qui transmet en anglais à Dipamrita, sa représentante française, qui élucide ensuite avec nous les aphorismes d'Amma. « Lorsqu'une fleur s'ouvre et offre au monde son parfum, elle ne réclame rien, c'est naturel » : Amma refuse qu'on la considère comme une divinité ou une sainte. Elle est juste un peu plus sympa que la moyenne. Quant au déroulement des festivités, il est au moins aussi clair que les métaphores du gourou. Un système de queue
a été mis en place, « mais pas linéaire, Amma n'aimait pas, ça lui donnait l'impression d'être une rock star », nous explique Sabine, jolie scénariste blonde de 45 ans, bénévole. Elle poursuit en plaisantant, « même moi, je ne comprends pas comment c'est organisé ! ». Pourtant, pas de cohue, tout semble régi par un ordre sourd, selon les principes utopiques de l’anarchie. Il en va de même pour les multiples projets humanitaires de l'ONG fondée par Amma,« Embracing the World » : pas de salariés, pas de dogme, mais pourtant des actions, en Inde surtout (l'ONG nourrit par exemple 10 millions de personnes là-bas), et aux quatre coins du monde. Et des distinctions, de l'ONU, de l'ancien président indien A.P.J. Abdul Kalam ou de Mohanirnad Yunus, prix nobel et fondateur de la Grameen Bank,
« Amma en a fait beaucoup plus pour la société que bon nombre de gouvernements pour leur peuple ». Mathilde, une autre bénévole, nous raconte : «Les projets se définissent localement et ponctuellement, on n'a pas vraiment de ligne directrice » ; elle ajoute avec ironie, « bon à part l'amour, bien sûr ».
« Notre mission est de répandre l'amour », déclare Amma. Et on a beau chercher, pas d'entourloupes, en bientôt cinquante ans de bisous. La légende veut qu'Amma, originaire d'un petit village de pêcheurs du Kerala, se soit réfugiée dans la forêt pour fuir une famille pas très compréhensive. Petit à petit, elle vient en aide aux nécessiteux, alors qu'elle n'a rien. Et celle qui a été rejetée par sa famille commence à étreindre les autres pour les réconforter. Pour ne plus jamais s'arrêter et devenir la super mère (Amma signifie « maman » en hindi) du monde entier. Vient l'heure du câlin. L'angoisse est palpable : certains ont quitté ses bras en larmes, d'autres ont haussé les épaules, « tout ça pour ça ? ». Pour nous, ce sera intense. Et on s'en tirera avec un fou rire et l'impression d'avoir gobé une pilule d'ecstasy. Le retour à Paris ne sera pas sans fracas : se fermer soi-même une porte de voiture sur le visage, ça n'arrive pas tous les jours. Les médecins de Lariboisière, interloqués, n'ont qu'une phrase à la bouche : « Vous êtes ivre ? vous vous êtes fait agresser ? », « Non, pas du tout, vous avez déjà entendu parler d'Amma? ».
En France, évoquer Amma sans passer pour un illuminé est une tâche difficile. «Les pays de tradition catholique ont du mal à comprendre ce qu'est un gourou dans la tradition hindou, et l'assimilent à des pratiques sectaires», nous explique la bénévole Mathilde qui a bien rodé sa réponse. Et si le mouvement est très implanté depuis au moins vingt ans aux Etats-Unis avec des ambassadeurs de choix comme Sharon Stone ou Jim Carrey, il commence tout juste à trouver sa place en France avec comme adeptes des célébrités telles que Marion Cotillard, Mathieu Chédid, Juliette Binoche ou la réalisatrice Lisa Azuelos. Présente à Pontoise ce jour-là, elle nous confie : « J'avais l'habitude de partir en thalasso, mais ça fait moins d'effet que deux jours avec Amma dans le hall des expositions. » C'est ce qu'on pourrait appeler l'effet « Eat, Pray, Love », du nom du best-seller de l'Américaine Elizabeth Gilbert. Adapté au cinéma avec Julia Roberts dans le rôle principal, c'est l'histoire d'une femme occidentale lambda en pleine crise de sens qui trouve la paix dans la spiritualité grâce à son gourou - pas Amma, mais Gita, même ambiance mais moins portée sur les câlins. Et aujourd'hui, sur les traces de Julia Roberts, dans le village d’Ubud à Bali, des centaines de blondes entre deux âges en position du lotus viennent à leur tour goûter à une spiritualité exotique. Le phénomène n'est pas nouveau et découle profondément de toute la philosophie new âge née dans les années 1970. Mais il semble qu'entre l'universalisme du message d'Amma, « l'amour » (difficilement critiquable, il faut en convenir) et l'aura glamour des people, Amma ait trouvé la recette parfaite de la spiritualité pour le XXIe siècle. Allez, namasté.
Source : Le Nouvel Observateur, 31 octobre 2013