dimanche 29 décembre 2013

Astrologie - « L’horoscope, comme le jus d’orange, donne une énergie à effet très limité »

Pourquoi s'adonne-t-on à l'art divinatoire au XXIe siècle? Bousculant les idées reçues, le sociologue Arnaud Esquerre analyse les pratiques de l'astrologie.
Recueilli par ANNETTE LÉVY-WILLARD

Dessin YANN LEGENDRE
Arnaud Esquerre est un chercheur sérieux, sociologue au CNRS, qui étudie des sujets considérés comme peu sérieux : l'astrologie et les astrologues. On avait annoncé la disparition de l'astrologie et, surprise, elle a décollé au siècle dernier et se porte encore bien. Aujourd'hui, les Français peuvent trouver leur horoscope publié chaque jour dans la moitié des journaux. Les consultations individuelles marchent fort. Dans son dernier livre, Prédire. L'Astrologie au XXIe siècle en France (Fayard), Arnaud Esquerre ne consulte pas les astres pour expliquer le phénomène.
En ce dernier week-end de 2013, année à laquelle nous avons survécu, on ne résiste pas à l’envie de vous demander : les astrologues prévoient-ils la fin du monde pour 2014 ?
La dernière date prévue pour la fin du monde, c'était le «21-12-2012» et elle est passée. La prédiction
était fondée sur l'horoscope maya et un village, Bugarach, dans l'Aude, devait
être sauvé de l'Apocalypse,
cette histoire de fin du
monde a un rapport très
spécial au temps : entre le
moment où on la prédit et la date prévue, on a quelques années pour s'organiser, avec l'idée, bien sûr, qu'on y survivra. Pour étudier les prédictions de la fin du monde, il faut partir du principe qu'elles n'arrivent jamais et donc se poser la question : pourquoi sont-elles annoncées? Les réponses sont variables. Parfois, il s'agit seulement d'un groupe qui veut mobiliser ses troupes. Ou faire de la publicité à un petit village comme Bugarach.
On a toujours voulu connaître l'avenir...
Certainement, mais l'astrologie pose la question d'une manière assez particulière : il s'agit d'un avenir incertain, ou alors trop certain. On demande à l'astrologie de vous donner un peu d'énergie pour le surmonter. En tout cas, c'est celle pratiquée depuis le XXe siècle. Dans une période de crise qui touche individuellement les gens, ces derniers ont besoin, dans leur vie quotidienne, d'imaginer quelque chose qui les fasse espérer. De se projeter dans l'avenir. Ils se tournent alors vers l'astrologie. Mais si la politique leur donnait des raisons d'espérer, ils se tourneraient vers la politique...

Les horoscopes dans les journaux n'annoncent jamais de très mauvaises nouvelles, un peu étrange, non ?
Les horoscopes, c'est comme un verre de jus d'orange : cela donne de l'énergie avec un effet très limité. Les journaux ont commencé à en publier en France à partir des années 30, mais l'engouement pour leurs prédictions s'est développé à la radio et dans la presse à partir des années 60-70. La personne qui rédige l'horoscope alterne des prédictions positives et négatives, mais c'est le positif qui domine. Il faut viser le public du journal et rester assez large pour qu'un maximum de gens s'y retrouvent. Comme il répond aux questions de vie quotidienne, l'horoscope a suivi les évolutions de la société depuis 1950. C'est la forme «populaire» et très répandue de l'astrologie. Les astrologues reconnus trouvent que ce n'est pas sérieux, pour eux, la forme «savante», c'est la consultation.
Pourquoi consulte-t-on un astrologue ?
Ceux que j'ai interrogés m'ont dit que les gens venaient les voir quand un problème les angoissait, en général lié au travail. Pas à l'amour comme on le pense. L'astrologue va les aider à se projeter dans l’avenir et voir comment ils vont surmonter leur problème. L'effet thérapeutique de l'astrologie, c'est le rapport au temps.
Plus rapide et moins cher que la psychanalyse...
Plus proche d'une thérapie que d'une psychanalyse. Dans l'après-guerre, l'astrologie a croisé des courants psychanalytiques, Carl Jung en particulier, et la consultation astrologique s'est développée en prenant une dimension d’aide thérapeutique. Mais le psychanalyste parle peu, l'astrologue beaucoup. En analyse, vous y allez pendant des années tandis que les gens vont rarement voir un astrologue plus d'une fois par an. On parle de l'avenir, de ce qui va se passer dans l'année, donc on n'a pas besoin d'y retourner la semaine suivante.
Comment fonctionne le «transfert» ?
 L'astrologue commence par décrire le mouvement des planètes de manière très ésotérique à quelqu'un qui ne connaît rien à l'astrologie. La personne qui vient consulter est souvent perdue, et tout d'un coup, l'astrologue avance des thèmes : la vie amoureuse ou professionnelle, la santé... Sous une forme ni interrogative ni affirmative, et la personne va valider ces infos parfois avec un hochement de tête, cela permet à l'astrologue de resserrer son questionnement, comme un entonnoir. Une fois qu'il a identifié de près la préoccupation de la personne, il peut faire la prédiction en reliant ce qu'il a décrit auparavant avec les planètes.
Et si la prédiction ne se réalise pas ?
Dans un cas que j'ai étudié, il se trouve que l'astrologue avait prédit à une femme des choses négatives concernant son mari. Elle revient le voir et lui dit : «En fait, les malheurs ne sont pas arrivés.» Et il répond : «Mais tant mieux !» Elle ne peut que reprendre «oui, tant mieux», et la consultation peut continuer. C'est une coproduction tout au long de la séance et comme la personne a intérêt à résoudre son problème, elle a intérêt à ce que la séance aille jusqu'au bout.
Rien à voir avec Jupiter passant devant Saturne (ou le contraire)...
L'astrologue va décrire le thème astral de la personne à travers les planètes et s'en servir: toute la question, c'est l'interprétation. Il y a des planètes dont les effets se- raient plus négatifs que d'autres. On est toujours dans l'ambivalence, l'astrologue va dire: «Oui, c'est contradictoire», quand il annonce des périodes négatives. Il va atténuer la nouvelle avec ce que j’appelle l'«effet rhume» : «Alors là, c'est très négatif, mais ce ne sera peut-être qu'un rhume...» Une anthropologue, Caterina Guenzi, qui a travaillé sur l'astrologie en Inde, où le phénomène est très répandu, raconte qu'un astrologue qui avait décrit des faits tous démentis par la personne venue le consulter a fini par conclure : «Votre fille n'est pas née le 22 mais le 21, sa date de naissance est fausse.»
L'astrologie, il faut y croire pour que cela «marche» ?
L'enjeu n'est pas d'y croire ou de ne pas y croire, on vient parce qu'on a un problème. Même quand les prédictions ne marchent pas, les gens continuent de consulter parce que cela leur permet de dérouler leur existence dans le temps. Une astrologue qui faisait son propre thème astral n'avait prédit pour elle-même que des événements positifs alors qu'il ne lui arrivait que des malheurs. Elle a refait son thème, ça ne collait toujours pas Elle a arrêté et a dit : «L'astrologie, ça ne marche pas si bien. » Mais elle n'a pas dit : «C'est faux. »

Vous pensez qu'astrologie et sorcellerie se ressemblent ?
Ce qu'elles ont en commun, c'est la technique du langage. Je me suis beaucoup appuyé sur les travaux de l'ethnologue Jeanne Favret-Saada qui a étudié la sorcellerie en Mayenne dans les années 70. Elle a montré comment le recours à la sorcellerie fonctionnait comme une cure thérapeutique, et cela m'a donné l'idée d'étudier l'astrologie en m'inspirant de ses travaux.
Ce sujet n'avait pas été étudié par la sociologie. Auparavant, on avait eu le travail de Theodor Adorno et un livre dirigé par Edgar Morin à une époque où l'astrologie était très à la mode, dans les années 70, avec Madame Soleil à la radio. C'était une étude courte, assez circonscrite. Depuis, plus rien. Dans la sorcellerie, les enjeux sont plus lourds, il s'agit de vie ou de mort, comme l'a montré Jeanne Favret-Saada. Ainsi un fermier dont les vaches meurent et l'exploitation croule sous les malheurs va voir un désensorcelleur qui va identifier le sorcier, le «méchant». Dans l'astrologie, il n'y a pas à nommer des personnes qui vous veulent du mal.
Quelle différence entre l’astrologie à notre époque et les calendriers des civilisations antiques ?

L'astrologie n'est plus la même depuis la Grèce ou la Mésopotamie. De nouvelles planètes ont été découvertes, et le rôle des astrologues est différent. Au Moyen Age, au XVIe, au XVIIe siècle, on a la figure de l'astrologue conseiller du roi, des nobles, des puissants. Il a un rôle politique, ses prédictions influencent le pouvoir. Pendant que des astrologues continuent d'étudier la nature, le ciel, et d'autres annoncent des catastrophes. Finalement, Louis XIV a interdit l'astrologie : il n'aimait pas l'idée qu'on prédise la date de sa mort.
Nous avons encore eu au XXe siècle un monarque qui consultait une astrologue, François Mitterrand...
Il voyait Elizabeth Tessier. Je ne sais pas ce que François Mitterrand faisait avec elle, mais dans son livre, elle affirme qu'elle l'a conseillé quand il était président. Il y a eu aussi Ronald Reagan et, surtout, sa femme Nancy, qui consultait le célèbre astrologue Carroll Righter, celui que Theodor Adorno a étudié. On a cru que l'astrologie avait disparu, mais au contraire, l'intérêt a été grandissant avec la rédaction et la publication de nouveaux manuels et de traités.
Vous êtes allé voir votre thème astral ?
Un astrologue me l'a proposé. J'ai refusé, je n'y suis pas allé pour parler de moi. Mais Jeanne Favret-Saada, dans son travail sur la sorcellerie, a dû être «prise» pour pouvoir comprendre ce qui se passait...
Source : Libération, 28 décembre 2013
Mots-clefs: Angers – Nantes - Information et prévention sur les psychothérapies abusives et déviantes (emprise mentale, irrationnel, charlatanisme, ésotérisme, dérive sectaire, secte)