jeudi 16 janvier 2014

Gabriel Loison - Les balades mortelles du Deirdre infranchissable

A Saint-Jean-de-Fos, dans l'Hérault, deux personnes en six mois ont chuté de la falaise. Coïncidence ? Elles étaient toutes deux clients du même psy.
« Travaux pratiques » conseillés par le bon docteur : partir en promenade...
Le « bout du monde » est une prairie magique, un cirque cerclé de falaises, où le vent s'arrête. Le sentier de pierrailles accompagne la rivière vers nulle part, parmi les oliveraies et les cultures en terrasses délaissées. Le « bout du monde »est une impasse paisible peuplée de mille fleurs sauvages. Une jeune jument noire sommeille au milieu des coquelicots. A l'entrée de la gorge, sept chiens hurlent dans un chenil et gémissent quand on les caresse. Au bout du chemin, la falaise : le « Deirdre infranchissable ». On a envie de rester là, caché dans les herbes parfumées. Et de ne plus se battre.
Holà, du nerf ! Il faut réagir. Se secouer. Prendre sa vie en main. On n'a pas payé 20.000 francs la cure-express de Gabriel Loison pour finir là, au-delà de Saint-GuiIhem-le-Désert, un brin de luzerne coincé entre les dents. En avant ! Sus à l'ennemi ! L'ennemi, c'est la déprime. Volonté. Courage. Résistance. Vas-y ! Tu peux le faire. Tu le peux. Peux.
Escalader le « Deirdre infranchissable ». C'est l'objectif. Franchir la barrière rocheuse et parvenir de l'autre côté du « bout du monde », belle victoire, beau symbole. Les neurasthéniques ont besoin de symboles. Gabriel Loison le savait. Sa psychothérapie se base - autant qu'on puisse en juger par ses écrits dans la presse millénariste (1) —sur un melting-pot spiritualiste-naturaliste énergético-cosmico-reichoïde, tendance baroud sioux. (Archie Pire Lame Deer, le chef spirituel des Sioux, ouvrit le dernier congrès « l'Homme autrement » par un chant adressé au Grand Esprit. Gabriel Loison en fit le compte rendu dans la revue « Sources ».) Mais les Indiens métropolitains ont des peines que ne parvient pas toujours à guérir l'esprit du vent. Et deux patients traités par ce psychothérapeute pratiquant l'analyse spagyrique (?) et la sophrologie dans la campagne languedocienne ont décroché. Tombés du rocher. Morts. Deux, à six mois d'intervalle, retrouvés au même endroit, sur un surplomb du « Deirdre infranchissable », là où il n'était plus possible de redescendre, où il fallait gravir la dernière voie, trop raide à mains nues pour des néophytes.
Les conclusions de la gendarmerie sont sans ambiguïté : « Mort accidentelle consécutive à une chute. » Mais à la découverte du deuxième corps, Mme Ilhe-Delannoy, premier juge d'instruction à Montpellier, délivre une commission rogatoire pour « homicide involontaire ». «Le procureur de la République m'a saisie de deux dossiers : "découverte de cadavre", dit-elle. Même si les recherches sur les causes de la mort ont conclu à l'accident, il m'est apparu assez vite qu'il y avait des investigations à faire pour déterminer si ce monsieur avait peut-être une responsabilité... Pour le moment je n'ai inculpé personne. Il y a plainte contre X. »
Gabriel Loison, le thérapeute, peut-il être tenu pour responsable de la maladresse de deux de ses « stagiaires » ? Logiquement non. L'individualiste en nous ne peut que s'irriter de cette dérive judiciaire qui cherche le responsable du moindre faux pas. « Si ça les amuse de grimper en baskets pour se dépasser eux-mêmes... », commente, placide, un fermier de Saint-Jean. « D'accord, réplique le citoyen, mais ça coûte combien au contribuable ? » « De 15.000 à 20.000 francs, répond le fringant capitaine Galtier qui a dirigé l'enquête, les frais d'hélicoptère ajoutés aux cent gendarmes/jour (c'est-à-dire 50 gendarmes sur deux jours)... Ces histoires de personnes égarées au cours de promenades nous mobilisent de plus en plus d'effectifs. » Branle-bas de combat pour nos pandores : avec la flambée du sport « extrême » et désormais les chasseurs-déprime en cambrousse, exaltant « l'aventure intérieure », ils vont battre la campagne — sans jeu de mots psy. Nous voici devant un, comme on dit, véritable fait de société.
« Le 15 septembre 1988, M. Loison vient nous signaler la disparition depuis 24 heures d'une patiente, Mme de Chabalier Gabrielle... », raconte le capitaine. Pompiers, hélico, pendant trois jours. « Retrouvée dans le cirque du bout du monde, au pied de la falaise du Deirdre infranchissable. » Madame le docteur de Chabalier s'était inscrite au stage de Gabriel Loison à la suite de son fils. « Toute la famille y a passé ! Sa sœur, toubib, y est allée, faire le stage, après sa mort. »
Gabriel Loison n'est pas visible. Parti au
Maroc. Un « stage itinérant » prévu depuis
quatre ans. On n'a rien à lui reprocher. « Loison
s'est envolé, ironisent les villageois, rien ne
prouve qu'il ait tenté de leur apprendre à
voler... » C'est facile de plaisanter. Après tout, Saint-Jean-de-Fos, bourgade (paisible, forcement
paisible), à 30 kilomètres du nord-ouest de
Montpellier, pas encore touchée par les bofilleries de la capitale régionale, s'enorgueillit de sa
maison de retraite, « le Roc pointu », « au cœur
du village ». Et le centre — « il ne faut pas dire "centre", c'était un cabinet », dit le fils Loison. Le docteur — « il ne faut pas dire "docteur", il n'avait aucun diplôme », disent les gendarmes — était installé rue des Écoles-Laïques, à deux pas de la mairie. Pas une louche gourouterie dans la garrigue. Un robuste pavillon fraîchement rénové au bout d'une rue faussement endormie. Mais — et nous touchons là un fait de société-bis — qui sait ce qui se passe derrière les façades austères des anciennes demeures parpaillotes ?
« Nous avons saisi du matériel », dit le capitaine. Du matériel ? « Des revues, des cassettes, le fichier : une centaine de clients... » Ah bon, pas d’ « Orgonon »  ou de micro-ondes à good vibrations ? Pour le genre de cure dont il était le promoteur, il n’y avait pas besoin de matériel », répond mystérieusement le capitaine. « Suffisait d’être outillé », complètera la rumeur. Il est vrai que les croquis de postures de yoga saisis lors de la perquisition ont « interpellé la maréchaussée, qui se demande pourquoi d’aucuns paient deux bâtons « pour faire de la gymnastique et des balades à pied, alors qu'une PMP (2), c'est mieux pour moins cher... ».
« La cure se déroulait en deux fois cinq jours : une série d'entretiens personnalisés, puis les "travaux" », explique Eric Loison, le fils. Il s'est installé dans le village voisin de Saint-Jean un cabinet de « relaxation énergétique, balnéothérapie, ostéopathie, etc.. », qui roule « avec une clientèle locale ». Les malades de son père — « le mot est trop fort, ce ne sont pas des gens en crise ou déprimés, ils font une recherche sur eux- mêmes » — venaient de partout, « sans pub, attirés par la réputation de mon père », logeaient chez l'habitant et participaient à de classiques séances de relaxation et autres exercices de « conscientisation » avant les travaux pratiques. « C'était court et intensif, dit Eric d'une vont très douce, le regard immobile derrière ses lunettes, pas besoin d'années de psychanalyse... » Des TP personnalisés : « un timide, on l'envoyait par exemple dans un bar, au milieu des gens... », un handicapé, on lui demandait de marcher deux kilomètres sur les genoux. Et un aquaboniste on lui proposait d'escalader le Deirdre infranchissable ? Pas de preuves. Les gendarmes sont en train de décrypter des dizaines d'enregistrements de conversations psy qui les laissent perplexes : « Ça tourne beaucoup autour du sexe. Il leur demandait toujours si leur mère avait eu un orgasme en les concevant. Pourquoi faire ? On lui a demandé. Il nous a dit que ça faisait des enfants plus équilibrés, moi je veux bien... L'amour, l'amour, il parlait beaucoup de l'amour. C'est une énergie paraît-il. Pourquoi pas ? » Les patients devaient noter leurs impressions sur un cahier : «J'ai peur... Je n'y arriverai pas..., écrit l'une d'elles, et pourtant il le faut. Des promeneurs me disent qu'avec mes chaussures, c'était de la folie. Mais je dois... » Etc. Gabriel Loison pratiquait la relaxation par la sophrologie — dérivée de l'hypnose —, mais les enquêteurs n'ont aucune envie de « se mettre la clique des sophrologues sur le dos », cette technique a fait ses preuves en obstétrique, en pédiatrie ou en pédagogie (pouf l'apprentissage des langues étrangères), elle est utilisée par des sexologues ou des psychiatres, il n'y a pas perte de conscience ou de contrôle de soi. Mais dans un état d'agréable torpeur on peut se laisser aller — où est le mal ? — «à des postures pas forcément... ». Bref, lorsque le 7 février dernier, M. Loison retourne à la gendarmerie signaler la disparition d'un autre de ses « consultants », le capitaine Galtier fait « décoller l'helico illico, direction "le bout du monde"! ». Le cadavre de Hugues Robert, 49 ans, est découvert désarticulé « au même endroit exactement que celui de Mme de Chabalier, sur le deuxième surplomb du Deirdre. On s'est dit : ça commence à bien faire. Surtout que dans l'intervalle les pompiers d’Aninane ont été mobilisé trois fois de suite pour récupérer des gens paumés dans la nature : l’un d’eux, nous en sommes sûrs, était aussi un client de M. Loison ! »
Pas de délit pour l’instant. Ni de preuves de quoi que ce soit. Même si une ancienne patiente, au cours de l’enquête, « regrette d’avoir subi au cours du stage, une ...euh... pénétration inopportune... Mais de là à parler de... » De quoi au fait ? Pourquoi taper sur le gourou ? « Homicide involontaire ? » Il faudrait prouver qu'il y a eu négligence. « M. Loison a omis de signaler à sa clientèle les dangers de cette promenade, c'est tout ce qu'on peut affirmer pour l'instant. » Va falloir qu'il leur invente des gages plus faciles tout en leur donnant l'impression d’en avoir pour leur pognon : pourquoi ne pas leur suggérer le golf ?
MARIE MULLER
(1) Qui célèbre l'avènement du IIIe millénaire, lequel sera, disait Malraux, « spirituel »... (2) Préparation militaire parachutiste.
Source : Le Nouvel Observateur, 18 mai 1989