mardi 4 février 2014

Thaïlande - Le moine qui ne voulait pas d'élections

THAïLANDE Opposé au gouvernement, Buddha Issara a empêché la tenue des législatives à Bangkok.
Enveloppé dans sa robe safran, le moine bouddhiste Buddha Issara arbore un petit air satisfait. Il peut en effet s'enorgueillir d'avoir largement contribué à l'un des principaux objectifs du mouvement antigouvernemental qui paralyse la capitale thaïlandaise depuis plusieurs semaines : l'échec des élections législatives de dimanche. Après une journée entaillée d'incidents, la Commission électorale s'est en effet déclarée incapable d'annoncer les résultats, 500 bureaux électoraux de Bangkok n'ayant pu ouvrir leurs portes sous la pression des manifestants. En outre, le vote n'a pas pu se dérouler dans neuf provinces du sud du royaume.
Armes. Samedi, Buddha Issara et ses troupes avaient encerclé un bureau administratif dans le nord de Bangkok pour bloquer la distribution les bulletins de vote et les urnes aux bureaux électoraux. A cette occasion, le bonze avait affirmé que les bulletins étaient «comme des fruits empoisonnés». Quelques heures après, la mission était accomplie. Le chef de district déclarant l'élection suspendue dans l'ensemble de la zone. Entretemps, les partisans du bonze, dont certains munis d'armes à feu, s'étaient sérieusement accrochés avec des Chemises rouges, c'est-à-dire des partisans du gouvernement de Yingluck Shinawatra.
Ce bonze originaire du sud de la Thaïlande coordonne depuis la mi-décembre les activités des manifestants dans le secteur nord-est de la ville. Retranché dans une maison traditionnelle solidement barricadée, Buddha Issara est entouré d'une demi- douzaine de gardes du corps.
«Le rôle des bonzes est de dire ce qui est bien ou mal dans la société. Une politique sans religion est une politique dépourvue de qualité », répond-il quand on lui demande s'il n'est pas incongru de mélanger bouddhisme et politique. Contrairement à de nombreux autres pays, comme la Birmanie, le Vietnam ou le Sri Lanka, la communauté des bonzes de Thaïlande ne s'est pas impliquée en politique depuis le début du XXe siècle. Ce n'est que depuis les vingt dernières armées que l’on assiste à une «repolitisation» des moines, un phénomène lié à la crise de transition qui frappe le pays et perturbe toutes les institutions, y compris celles liées à la religion ou à la monarchie. «Cela fait quatre-vingts ans que les bonzes sont tenus comme une grenouille sous une demi-noix de coco. Mais, les choses changent. En fait, plus les bonzes deviennent actifs en politique, en plus cela améliore la situation du pays», affirme-t-il.
Haine. En fait, il semble que ses propres actions visent parfois à attiser les tensions. Samedi pendant que ses troupes défiaient les partisans du gouvernement, lui battait le rappel via Twitter et, peu après, plusieurs corps gisaient par terre. Mais aux yeux de Buddha Issara, faire échouer les élections était un devoir sacré. Non pas, assure-t-il, qu'il soit contre la démocratie, mais par haine de la famille Shinawatra, dont l'actuelle chef du gouvernement, Yingluck, et l'ancien Premier ministre Thaksin, frère de Yingluck, sont issus. «Thaksin a profité de la faiblesse d'esprit des gens du Nord et du Nord-Est. Ces gens des provinces se laissent manipuler. Thaksin a compris cela et ils sont devenus dépendants de lui depuis quinze ans», explique-t-il. Les manifestants dénoncent la corruption massive de la famille Shinawatra et sa domination politique du pays. Ils réclament une réforme menée par un «Conseil du peuple» nommé sur une base corporatiste pour assainir le système politique et mettre, notamment, un terme aux achats de vote.
De notre correspondant à Bangkok ARNAUD DUBUS
Source : Libération 3 février 2014