samedi 1 février 2014

Djihad - « L’islam radical tient de la dérive sectaire »

Après l’équipée djihadiste des mineurs toulousains, Dounia Bouzar, spécialiste de l’islam radical, explique comment des ados en viennent à vouloir se battre en Syrie.
Anthropologue du fait religieux, expert à l'Observatoire national de la laïcité, Dounia Bouzar vient de publier « Désamorcer l'islam radical. Ces dérives sectaires qui défigurent l'islam », aux éditions de l'Atelier. Elle y explore en particulier les mécanismes qui conduisent des jeunes à s'enfermer dans le fanatisme islamique. Son analyse est d'une particulière acuité, si l'on veut examiner le cas des deux adolescents partis pour se battre en Syrie et ramenés à Toulouse.
« Sud Ouest ». Doit-on utiliser le terme de « djihad » pour qualifier la démarche des deux jeunes Toulousains ?
Dounia Bouzar. Non, je ne parlerais pas de djihad. Ce serait valider ce que veulent faire croire les radicaux, à savoir que l'islam permet ce terrorisme barbare. Or, le Coran n'aborde en aucune manière ce type d'agissements. Je ne parlerais pas de jeunesse musulmane non plus à propos des jeunes, très minoritaires, qui partent se battre en Syrie. Et je me garderais d'utiliser le terme de « conversion » à propos de ceux qui ne sont pas issus d'une famille...
Doit-on parler de dérive religieuse ou de dérive sectaire ?
L'islam radical tient de la dérive sectaire. Son discours utilise et modernise ses techniques. On fait oublier aux jeunes leur histoire personnelle, leurs repères et leurs souvenirs familiaux. On leur fait déchirer les photos de famille pour qu'ils n'aient plus de liens à l'extérieur du groupe. On leur parle de groupe purifié qui détient la vérité et qui a pour mission de sauver le monde en déclin. L'exaltation du groupe procède des idéologies de rupture, vous êtes le même que l'autre, vous êtes dans une dynamique fusionnelle. Ce fanatisme ôte à ses victimes toute possibilité d'analyse critique, pour les maintenir dans une sorte d'hypnose. Ce discours prétendument religieux conduit les jeunes à une rupture sociale, familiale, scolaire, professionnelle et affective. C'est toute la différence entre l'emprise mentale et la conversion. Si votre enfant se convertit à l'islam, il n'a aucun motif de refuser de vous parler ou de ne plus vouloir aller à l'école !
Comment s'opère ce travail d'emprise mentale ? Par Internet ?
Tous les spécialistes ont le sentiment que 99 % de l'endoctrinement est réalisé via Internet. L'efficacité de ce discours est impressionnante. On a du mal à établir si les endoctrinés se rencontrent pour la première fois sur le territoire français ou s'ils attendent de se trouver à l'étranger.
Comment prévenir de telles dérives ?
Dès lors qu'un jeune se met en situation d'exclusion, on ne va pas laisser faire au nom de la liberté de conscience. Il faut s'interroger face à de tels comportements. On le fait quand il ne s'agit pas de l'islam ! Mais quand la dérive sectaire a à voir avec l'islam, on perd le mode d'emploi. La société est incapable de faire la distinction entre un pratiquant de l'islam et un radical. Les radicaux en profitent pour faire passer leurs pratiques pour de simples applications de l'islam. Ils prétendent que les autres ne sont pas de vrais musulmans. L'exemple type, c'est le niqab. 95 % des Français pensent que le voile intégral revient à appliquer le Coran au pied de la lettre. Au Parlement, en 2010, on a fait le procès de l'islam pendant tout le débat sur le niqab. Ce faisant, les radicaux ont gagné sur le plan symbolique. Ils ont fait passer leur comportement de rupture pour de la religion, et la société leur a emboîté le pas par ignorance et du fait d'une représentation négative. Voire par volonté de lutter contre l'islamophobie. La confusion est complète.
Les musulmans eux-mêmes ne sont-ils pas embarrassés ?
On craint de critiquer les radicaux par peur de l'islamophobie et du Front national. On tombe dans le piège du laxisme, et on ne fait rien pour invalider l'amalgame entre les pratiquants et les radicaux. De leur côté, les musulmans dans leur ensemble se recroquevillent face à une société qu'ils perçoivent comme agressive. C'est un cercle vicieux.
Comment en sortir ?
Il faut faire simple avec les élus, les profs, les policiers, les médias, etc. J'ai l'exemple de familles qui vont chercher de l'aide au commissariat parce que leur fille s'est coupée de tout, qu'elle ne veut plus rien manger, pas même de la mayonnaise, au prétexte qu'elle contiendrait du porc. Elle ne veut plus aller à l'école, et elle dit qu'elle attend ses 18 ans pour se marier avec un combattant. Que répond-on à ces familles ? Quand elles sont d'origine arabo-musulmane, on fait un minimum confiance à leur récit et à leur sentiment. Quand elles ne le sont pas, le discours de la police est souvent celui-ci : « Votre enfant est devenu musulman », sous-entendu : « Il est normal qu'il vous rejette ».
Ce type de réaction tient à la fois de la non-assistance à personne en danger mais aussi de l'insulte à l'islam. Il est le fruit de l'ignorance. Comme si cette religion, plus que les autres, plaçait ses pratiquants en rupture.
Source : Sud Ouest, 29 janvier 2014