samedi 29 mars 2014

Le médium fantôme

«Substance» médiatrice entre la science, la technologie et la spéculation occulte, l’éther, notion fuyante et polysémique, ne s'est jamais stabilisée, variant constamment à travers les âges. Son histoire est ancienne et dé- bute avec les Grecs. Dans la mythologie, Ether est l'un des dieux primordiaux, créé en même temps que l'univers, dont ils forment le tissu même. Fils d'Erèbe (dieu des Ténèbres) et de Nix (déesse de la Nuit) selon Hésiode, l’éther personnifiait l’air que respiraient les dieux, plus subtil que l’air dense et lourd des mortels. Anaxagore, philosophe présocratique, sépare l'air (terrestre) de l’éther (astral), mais ce qu'il désigne sous le nom d'éther est le feu. L'Epinomis attribué à Platon mentionne une première fois l’éther comme cinquième corps, avec le feu, Peau, Pair et la terre. Aristote en fait la «quintessence» de l'univers.
Puis la matière supposée emplir la sphère céleste s'est progressivement démystifiée, est descendue sur terre pour se rapprocher des hommes.
Après un millénaire d'éthers variables, forgés par les métaphysiciens, mais aussi les alchimistes et les magiciens, une sorte d'éther global, consensuel et scientifique commence à prendre forme à partir du XVIIIe siècle avec les Lumières. Depuis Descartes, Newton et Young, il était considéré comme une substance dans laquelle baigneraient toutes les choses, un élément invisible répandu partout dans le vide comme dans l'intérieur des corps. Et notamment le milieu permettant la propagation des ondes lumineuses (éther luminifère). «Sans lui, de nombreux phénomènes physiques resteraient inexplicables», lit-on dans le Nouveau Larousse illustré de 1905. L'éther, ce rien qui connectait tout, était devenu le médium fantôme à travers lequel la physique imaginait que tous les échanges devaient se passer. Au milieu du XIXe siècle, des dizaines de théories de l’éther circulaient dans les cercles scientifiques, expliquant, selon les cas, la propagation de la lumière, du son, de l'électricité, la gravitation, les mouvements de la planète. Jusqu'à ce qu'en 1864, James Clerk Maxwell, physicien écossais, réunifie l'électricité, l’électromagnétisme et la lumière dans sa théorie sur l'onde électromagnétique. Hertz finit par transformer «l’éther luminifère» du XIXe siècle en «spectre électromagnétique» du XXe siècle et ouvre la voie aux médias modernes, la télégraphie sans fil, puis la radio, qui vont révolutionner la communication en abolissant l'espace et le temps. 

L'hypothèse de l’éther est remise en cause dès 1887 avec les expériences de Michelson et Morley (qui concluent que la vitesse de la lumière est identique, quel que soit l'élément qu'elle traverse). Einstein lui porte le coup de grâce en 1905, en le déclarant «superflu» dans sa théorie de la relativité restreinte, déplaçant le médium du champ de la science à celui de la poésie.
«L'imaginaire électromagnétique»
Mais tandis que ces fantastiques découvertes scientifiques éclairaient d'un jour nouveau.
Ces possibles relations entre esprit, énergie, électricité, éther et communication occulte ont occupé une pléthore de penseurs à la fin du XIXe siècle. Y compris des scientifiques éminents, qui pensaient pouvoir trouver une explication rationnelle à des phénomènes comme la clairvoyance, la transe, l'hypnose, la télépathie et autres curiosités parapsychologiques (qui peuvent aujourd'hui prêter à sourire), s'employant à tenter de réconcilier les domaines de la physique et de la métaphysique.
Source : extrait de l’article de MARIE LECHNER, Illustration MIKO MACIASZEK, intitulé « L’éther force d’attraction », pages 43-45, Libération, 29 mars 2014