mardi 11 mars 2014

Société - Nos élites ignorent la science

Souvent caricaturée, la culture scientifique a été exclue du savoir commun.

par Etienne Klein

La science effraie, entend-on souvent dire, mais sans que
cela dissuade de se ruer sur le dernier gadget technologique qu'elle a rendu possible. Cette ferveur spectaculaire à l'endroit des retombées de la science révèle, par contraste, le désintérêt que nous manifestons envers ses principes, ses méthodes, ses contenus. L'esprit de la science nous passe au-dessus de
la tête. Les connaissances scientifiques les plus élémentaires ne font pas partie du savoir commun. Nous ne sommes pas dans une société de la connaissance mais dans une société
de l'usage des technologies. Nous continuons d'opposer
les sciences au savoir humaniste, comme si une barrière naturelle isolait ces deux approches de la réalité.
Depuis deux générations, les sciences sont absentes
de la formation des élites politiques, économiques ou administratives. La conquête du pouvoir se joue sans elles, au sens où l'ignorance en la matière, même la plus spectaculaire, ne semble pas constituer un handicap. Chacun se souvient du débat entre les deux tours de l'élection présidentielle de 2007, durant lequel de grossières erreurs ont été doctement énoncées par les deux candidats à propos de l'énergie
et du nucléaire. Aucun des journalistes présents sur le plateau n'a été capable de les relever. Condorcet avait donc vu juste : «L'accroissement mécanique du savoir scientifique» ne suffit pas à promouvoir ce dernier au sein des sociétés qui l'abritent.
Plus surprenant encore, certaines formations scientifiques sont touchées par cette sorte d'indifférence à l'égard
des fondamentaux de la science. Dans certaines écoles d'ingénieurs, la théorie de la relativité figure à peine au programme, voire pas du tout, au motif qu'elle ne sera guère utile dans la plupart des situations qu'auront à affronter les cadres qu'on y forme. Je sais bien que, pour construire des ponts, faire du management ou élaborer de nouveaux produits financiers, on ha guère besoin de faire appel
aux travaux du jeune Einstein. Mais par quelle rhétorique anachronique en arrive-t-on à penser que les ingénieurs du XXIe siècle pourraient intellectuellement se contenter d'une conception newtonienne de l'espace et du temps ?
A force de passer sous silence la « poétique » de la science, on l'arrache de ses racines, on la réduit à un amas de faits et
de résultats qu'on ne questionne guère et qui n'intéressent plus que par leur utilité. Notre enseignement tait l'histoire des grandes découvertes, n'explore pas la formation des représentations que la science propose, ne dit pas que les processus d'invention puisent au registre de l'imaginaire et utilisent métaphores et analogies. De telles approches empêcheraient pourtant de réduire la démarche scientifique à l'établissement d'une correspondance entre des faits et
une épure logique. Les méandres, fausses pistes et impasses retireraient ses faux airs d'évidence à l'image que l'on se fait de la pensée en acte. La culture scientifique se trouverait ainsi stimulée, promue, désirée. Car celle-ci ne devient vraiment désirable que si elle n'énonce pas seulement des principes, des équations et des résultats, mais permet aussi de saisir les passions singulières de ceux qui les ont créés. Cette piste étant peu suivie dans et hors de l'école, comment s'étonner que les étudiants, déçus par l'image stéréotypée et technicisée de la science qui leur est présentée, s'orientent vers d'autres voies?
On peut déplorer que la science n'ait pas été suffisamment mise en culture. Mais ce qui est peut-être plus grave est de laisser la culture s'évader hors de la science.
Source : Le Point, 27 février 2014