lundi 28 avril 2014

Algérie, exorcisme - Les hâbleries, ce bon filon

La pauvreté et l’ignorance expliquent le phénomène
L’exorcisme (rouqia) est un autre phénomène courant dans la société algérienne, et cela depuis bien longtemps.
Ses pratiques qui étaient respectées par la passé grâce à leur caractère sacré ont été complètement déviées de leur sens initial, vidées de leur essence. Actuellement, les fausses pratiques de l’exorcisme se propagent et se transforment en fonds de commerce, aux mains de gens mal intentionnés et sans scrupules. En réalité, constate Mounir Slim, président de l’union communale des associations de quartiers (Annaba), ce sont des personnes rongées par la misère et qui ne savent pas comment s’en sortir. Alors, du jour au lendemain, elles se disent exorcistes. En fin de compte, «on n’arrive plus à différencier les vrais des faux»... «Tout le monde ne peut pas prétendre être un homme mystique. C’est soit un don de Dieu, soit il fallait y être initié afin de l’exercer. Raison pour laquelle son exercice peut être vu comme légitime tant qu’il ne porte pas préjudice aux gens».
Mais qu’en est-il de la pratique de l’exorcisme actuel ? Pour le savoir, nous avons choisi de vivre l’expérience. Pour ce faire, nous avons sollicité les services de celui dont on ne cesse de vanter les super pouvoirs qui lui ont d’ailleurs valu une reconnaissance quasi nationale. Il s’agit de Ammi Salah, un célèbre «exorciste» exerçant dans un village à l’ouest de la wilaya d’El Tarf. Son «commerce» semble être si rentable, — un chiffre d’affaires qui oscillerait entre 30 000 et 40 000 DA/J — qu’il projette, en bon «visionnaire» qu’il est, de se lancer dans l’élevage bovin et l’apiculture, et ce, en plus des terres agricoles qu’il s’est offert à Bouteldja (El Tarf).
Arrivée au «cabinet», notre accompagnatrice explique à notre futur «guérisseur» que nous souffrons de troubles du sommeil avec des rêves éprouvants répétitifs et une fatigue excessive. Ammi Salah nous intime d’enfiler une vieille robe, couleur vert foncé, avant d’allumer un kanoun (récipient en terre). Sous l’effet d’une substance en poudre qu’il y a adjoint, ce dernier s’est vite embrasé, dégageant une odeur très forte et insupportable ainsi qu’une fumée épaisse blanchâtre. Il nous invite à nous mettre en position debout, le kanoun entre les deux pieds. Tout en nous tenant par la cheville, il se livre à une interminable «psalmodie», récitant ce qui s’apparentait à des versets coraniques, dans un langage que lui seul pouvait comprendre. Et, pour mettre fin à cette éprouvante «thérapie», nous avons simulé l’étourdissement.
C’est à ce moment-là qu’il s’adresse à notre accompagnatrice pour lui faire part du diagnostic : nous étions soi-disant sous l’emprise d’un esprit malfaisant «marocain» dont la quiétude aurait été troublée par nos récurrentes visites au cimetière. Notons que Ammi Salah, le devin, avait demandé le prénom de notre mère et tenu à savoir si elle était encore de ce monde (ce qui n’est pas le cas). Près d’une heure passe... presque la délivrance : l’esprit était sur le point de «sortir». Par où ? Notre pied droit qui trépidait (près d’une heure en position debout, immobile, les muscles s’étant de fait tétanisés). Rendez-vous nous est donc donné pour le lendemain, une deuxième séance était nécessaire. Le coût des deux séances ? 5000 et 3000 DA.
Au sortir du «cabinet» de Ammi Salah, nous avions aperçu un groupe de trois jeunes femmes, des vendeuses de... charmes exerçant à la vieille ville (place d’armes Annaba), semblait-il. Elles étaient venues chercher la solution «magique» promise par Ammi Salah : développer chez elles la culture du «marketing relationnel» et leur permettre ainsi de fidéliser leurs clients et de conquérir un plus grand nombre de nouveaux clients. Le marketing relationnel, d’autres marchands d’espoir ou de désespoir en ont fait un outil pour promouvoir leurs «ventes». Il s’agit des «voyants», ces êtres qui de leur langue mielleuse font croire qu’ils détiennent des secrets que nul ne peut avoir et qu’ils peuvent faire changer la vie de leurs «consultants» afin qu’ils aient du bonheur, de l’argent, du pouvoir....
Cet autre phénomène, s’indigne Mounir Slim, a pris une telle proportion que finalement personne n’en est à l’abri. De plus en plus nombreux sont, en effet, les Algériens, tous rangs sociaux confondus, qui cherchent à connaître ce que leur réserve l’avenir. Et ces «hâbleurs» profitent de cette situation pour escroquer leurs victimes, notamment les femmes. Ils leur extorquent non seulement de l’argent, mais abusent souvent d’elles. Ils arrivent à les convaincre que cela fait partie des conditions pour satisfaire leurs attentes. «Je peux vous assurer qu’il existe au moins une ‘‘chouafa’’ (voyante) dans chaque quartier de la ville de Annaba. Même si le prix de la consultation est modeste, 500 à 2500 da, cette activité, au même titre que la ‘‘rouqia’’ et la sorcellerie s’est avérée être très rentable eu égard au nombre de consultations/j.
Des réseaux d’intermédiaires se sont mis en place dans les hammams, les salons de coiffure et même dans les cabinets médicaux», assure Mounir Slim, le président de l’union communale des associations de quartiers de Annaba. En somme, les chiffres avancés çà et là au sujet des personnes exerçant dans les filières du charlatanisme et la voyance, ainsi que de ceux qui en sont adeptes donnent le tournis. Cet essor fulgurant que connaît le phénomène dans notre pays à quoi peut-on l’attribuer ? Comment s’explique-t-il ? Aux yeux de Azza Hammami, consultante en communication sociale, le charlatanisme se nourrit de l’ignorance des gens. Un effet qui en dit long sur la relation qu’entretient une bonne partie des Algériens avec cette frange de gens à part.
Selon cette diplômée en sciences politiques, le phénomène semble toucher, sans distinction, toutes les classes sociales. Ce type d’escroqueries s’exerce sous différentes formes. «Les adeptes de sorcellerie profitent généralement de l’ignorance ou des fausses croyances des gens». La maladie, la pauvreté et l’ignorance sont, poursuit-elle, autant de facteurs dont profitent les charlatans. «Tout le monde entend parler d’eux et beaucoup n’hésitent pas à les consulter à la moindre petite souffrance, tournant volontairement le dos à la science.» Et, bien qu’il ne remporte pas l’adhésion de toute la société, constate Mlle Hammami, le charlatanisme n’en n’est pas moins présent, imposant et visible.
Peut-on changer ces esprits restés hermétiques à la science, privilégiant ces actes sataniques ? Oui, rétorquera-t-elle, les esprits peuvent changer. «Il suffit de leur faire prendre conscience que la science n’est pas satanique et qu’une maladie est étudiée et que les soins appropriés sont analysés en adéquation avec elle. Une maladie doit être soignée et ne peut être guérie par miracle». Et, l’ex-membre de la Ligue algérienne des droits de l’homme (Annaba) de conclure : «Le désespoir, l’ignorance et les conditions socio-économiques sont les facteurs qui concourent à la pérennité de ce genre de pratique dans notre société.»
Naima Benouaret
Source : El Watan, 28 avril 2014,
http://www.elwatan.com/economie/les-hableries-ce-bon-filon-28-04-2014-255128_111.php