lundi 28 avril 2014

Algérie - Les dessous d’une filière juteuse

Dans notre pays, le charlatanisme n’est pas nouveau.
Un constat toutefois : c’est un phénomène de société qui a repris son essor après son déclin dans l’Algérie des années 1970, celle portée par le progrès et le modernisme. Aujourd’hui, la régression aidant, les charlatans de tous bords et autres guérisseurs prolifèrent à la mesure de la demande du marché. Saisissant parfaitement l’importance du bénéfice substantiel de ce filon, ils prétendent se substituer à la médecine moderne pour faire aboutir leurs appétits mercantiles. Les désespérés, ou encore ceux auxquels la médecine s’avère incapable de répondre aux «besoins» ne sont pas seulement victimes. Ils sont les clients ciblés d’une arnaque à grande échelle, où rien n’est laissé au hasard et où les grands moyens sont mis à contribution.
Certains barons ont la mainmise sur de véritables multinationales dont le service marketing se confond avec une ou plusieurs chaînes satellitaires. Ces nouveaux candidats de l’accumulation du capital ne se départissent pas du principe de Machiavel, en l’occurrence «la fin justifie les moyens». Vendre, c’est l’objectif fondamental de ce qui s’apparente à de solides entreprises où seul le gain compte. Même si la vie du «consommateur» est mise en péril.
Ainsi se bâtissent des fortunes avec une célérité singulière. A l’image d’ailleurs de celles provenant des réseaux mafieux, une nouvelle «race» de nouveaux riches a émergé : les charlatans. Un véritable marché s’est mis en place et il présente toutes les apparences d’une organisation qui n’a rien à envier aux systèmes de management les plus performants. Car des pourvoyeurs, des intermédiaires, des circuits commerciaux et des consommateurs, il en a. Mais quels sont les produits les plus échangés ? A quel type de clientèle ces marchés s’adressent-ils ? Pour les produits : quelques centilitres d’eau de toilette rituelle à 4000 ou 5000 DA, des bouts d’ongles à 2000 DA, une mèche de cheveux à 6000 DA, un morceau de savon jusqu’à 8000 DA, un flacon d’eau de toilette à 3000 et 4000 DA, une serviette jusqu’à 10 000 DA, une aiguille et du fil à coudre à 4000 DA, tels sont les cours qui s’affichent actuellement sur la «bourse» des produits «macabres» et ils fluctuent, eux aussi, au gré de l’offre et de la demande. Macabre, car tous les produits échangés proviennent du monde des «morts».
Le nombre de dépouilles disparues, détournées ou profanées dans les cimetières est de plus en plus élevé. La dénonciation des faits par les victimes et les médias est en revanche rare. La tentative de détournement du cadavre d’une femme qui a été extrait tard dans la nuit de la tombe où il fut fraîchement inhumé, dont a été le théâtre, il y a quelques semaines, un cimetière de la commune de Azzaba dans la wilaya de Skikda remet au gout du jour l’ampleur prise par le trafic de cadavres et d’organes humains qui sévit dans un silence criant.
Cette manœuvre a été déjouée grâce à la vigilance du gardien du cimetière, les «rapaces» ayant été contraints d’abandonner le cadavre avant de disparaître dans la nature. Une affaire en «or» qui, heureusement, pas pu être menée à terme. La marchandise (cadavre) devait être livrée à celui qui en avait fait la commande, un charlatan d’un patelin voisin pour 70 000 DA, à en croire plusieurs habitants dont certains s’interrogent si «ce prix de 70 000 DA ne relevait pas de la démesure ?» La réponse est non si l’on se fie aux explications de certains «spécialistes» que l’on a interrogés. «Un cadavre peut rapporter gros, très gros. Il suffit d’un kg de poudre de couscous à préparer avec la main du cadavre pour récupérer les 50 000 Da à raison de 5000 à 10 000 DA la cuillère à soupe de couscous. Et ce, sans parler de ce que peuvent rapporter les cheveux, les ongles ou encore les yeux ou les dents et même certains organes comme le foie.»
Il y a environ deux semaines, c’est le cadavre d’une autre femme, la cinquantaine, d’où ont été extraits le foie et les deux reins, qui a été découvert par des bergers dans la commune de Babar, au sud de la wilaya de Khenchela. L’autopsie alors pratiquée a attesté de la disparition des trois organes. D’après la population locale, les auteurs de cette barbarie digne des films d’horreur auraient agi pour le compte d’un charlatan. C’est à se demander à quels types de produits ces criminels sont-ils susceptibles d’avoir recours aux fins de soins de thanatopraxie (procédé pour le maintien des cadavres et organes mortifères en état de bonne conservation).
Quelques années auparavant, en 2010, le corps du jeune Kamel, un trentenaire, décédé à l’hôpital des suites d’une longue maladie, fut enterré non loin d’un hameau de la localité frontalière de Sidi Fredj (wilaya de Souk Ahras), a-t-on appris auprès de proches de la famille. La sœur aînée du défunt fut appelée en catastrophe quelques jours après la cérémonie d’inhumation par une proche venue se recueillir sur la tombe. Sur les lieux, elle a constaté que la dépouille de son frère a été extraite frauduleusement de la tombe et entreposée dans un coin. Les «visiteurs» devaient lui découper les deux mains après avoir récupéré les cheveux, quelques dents, des poils et les ongles, à en croire nos sources.
Toujours selon elle, un membre de la famille les aurait payés pour faire la sale besogne. Autant de cas qui confirment le constat permanent de tripatouillages de toutes sortes sévissant dans nos cimetières, à l’Est du pays en particulier. Et ce, bien que les officiels jurent par tous les dieux que «tous les cimetières communaux sont suffisamment sécurisés, que de telles pratiques ne peuvent par conséquent exister». Cet autre témoignage ne vient-il pas les contredire ? «En ôtant la terre pour construire en dur la tombe de mon fils, décédé en 2011 dans un accident de moto en Tunisie, j’ai découvert un petit sac en tissu soigneusement dissimulé dans un coin à même la dalle funéraire. En l’ouvrant, j’ai trouvé un soutien-gorge dont le fermoir était scellé avec du plomb ainsi qu’un sachet de henné.
Rentré chez moi, j’ai tout jeté dans la plage de Sidi Salem pour délivrer la pauvre victime de tout mal susceptible de l’atteindre», se réjouit L. Belhani, un électricien habitant le quartier populaire de Sidi Salem. C’est dire que la pratique de la sorcellerie n’est pas une vue de l’esprit, mais bien une réalité dont il ne convient plus de parler au passé : «Elle trouve son origine dans l’ignorance conjuguée au désespoir qui sévit dans la société algérienne», soutient Azza Hammami, consultante en communication sociale.
Autre témoignage : «C’est à la suite de l’incident survenu lors des fiançailles de mon ami — une aiguille et un bout de fil à coudre découverts par le couple à l’intérieur du gâteau au moment de son découpage — que j’ai décidé de charger deux de mes employées de veiller scrupuleusement à récupérer tous les objets utilisés lors de la cérémonie du henné de ma petite sœur. Ma mère, trop naïve, ne croit pas à tout ce qui tient de la sorcellerie», nous confie Fares B., jeune entrepreneur exerçant dans la décoration. Aussi, des pratiques de tout autre nature sont devenues très tendance dans les fêtes de mariage à Annaba.
«J’ai surpris une vieille dame à laquelle fut confiée la préparation du dîner qui s’activait à saucer les plats destinés aux mariés avec une eau malpropre d’apparence. Sous la menace d’être dénoncée aux familles du couple, elle a fini par m’avouer qu’à la demande de l’une des invitées, moyennant 5000 DA, elle s’était lavée les mains avec un savon issu de la toilette mortuaire de sa propre mère. La chorba et le couscous réservés aux mariés devaient être aspergés du liquide récupéré. Ces pratiques sont en train de se répandre d’une manière inédite de par l’argent qui en découle. Cette dame m’a dit qu’elle pouvait gagner jusqu’à 50 000 DA la saison et qu’elle n’était pas la seule à s’y adonner», nous indiquera pour sa part B. M., gérant d’une salle des fêtes (commune d’El Bouni).
Autre cas, autres procédés : celui de cet émigré établi en France qui, s’isolant dans la pièce où se trouvait la dépouille, avait découvert deux photos de jeunes filles glissées dans la bouche de sa défunte mère. La «chargée de mission» s’était elle-même spontanément dénoncée — émigré implique reconnaissance en... euros — lorsque le fils chercherait à savoir laquelle des femmes présentes à la cérémonie funéraire avait exécuté le rituel de la toilette. Et, c’est justement pour aider à barrer la route à tous ceux qui se sucrent sur le dos des morts en faisant de cette dernière — toilette rituelle — un fonds de commerce que l’Association caritative El Ghofrane de Annaba a décidé d’agir.
Cette dernière qui s’occupe depuis sa création, en 2010, des démarches liées à l’inhumation (toilette rituelle, transport et obsèques) avec une moyenne de 5000 à 6000 morts /an issus de diverses régions de l’Est du pays, devrait réceptionner, dans quelques mois, un imposant édifice. Dans le cadre de ce projet, d’un coût de 120 millions DA, en grande partie financé par des bienfaiteurs, elle projette d’affecter une aile aux services funéraires et l’organisation des obsèques. Y est ainsi prévu l’aménagement d’un espace (sorte de morgue), appelé à accueillir dans un premier temps 12 corps. «Un trafic immense se pratique à ciel ouvert. Outre l’utilisation de tout ce qui se rapporte à la toilette rituelle — savon, eau de toilette, serviettes, aiguille et fil à coudre...— aux fins de pratiques de sorcellerie, des personnes mal intentionnées obtiennent facilement des agents véreux de certaines morgues des ongles, des dents et cheveux extraits des corps qui y sont gardés», s’indigne Abdelhakim Zarkaoui, le président de l’association.
A le croire, l’eau issue des toilettes rituelles lorsqu’elles sont pratiquées à même les établissements hospitaliers est souvent récupérée pour être vendue aux charlatans ainsi qu’aux adeptes des pratiques de sorcellerie. Plusieurs cas ont été signalés dans certains hôpitaux, précisera notre interlocuteur, se gardant toutefois d’en révéler les noms. «Un autre type de trafic est en train de se répandre dans certains hôpitaux. Les agents des morgues exigent des familles de personnes décédées jusqu’à 7000 DA/mort. Cet argent, se justifient-ils, étant destiné aux personnes auxquelles il aurait été fait appel pour la toilette rituelle, surtout si le défunt est de sexe féminin. Alors qu’en réalité c’est le personnel de notre association qui s’en occupe souvent. Plusieurs familles nous ont fait part de nombreux cas et nous avons même porté plainte contre un agent de la morgue d’un hôpital dans une grande wilaya de l’Est», assurent M. Zarkaoui et son assistante.
Toujours selon lui, non moins nombreux sont ceux qui, aveuglés par leur robuste «appétit» pour l’argent facile, n’hésitent pas à attenter à la dignité des morts et à en violer la sacralité. Et d’étayer ses dires par les cas dont il fut lui-même témoin : «Au moment de la mise en terre d’un mort, nous avons trouvé un couteau sous ses aisselles. Au pied d’un autre, nous avons découvert un petit sac contenant des bouts de dessous féminins. Derrière la nuque d’un autre, un portefeuille, un cadenas accroché à l’orteil d’un autre, des photos dans la bouche d’un autre, etc.». No comment...
Naima Benouaret
Source : El Watan, 28 avril 2014,
http://www.elwatan.com/economie/les-dessous-d-une-filiere-juteuse-28-04-2014-255126_111.php