vendredi 18 avril 2014

L'aumônier joue aux petits soldats

Sous les frondaisons printanières, ça claque des rangers, et les recrues en colonne obéissent aux ordres d'un religieux en robe de bure. Les plus jeunes ont à peine 12 ans. Un âge qui ne les dispensera pas d'être soumis à une longue séance de pompes, exécutées quelques instants plus tard sous le regard impassible du bon père, comme le montrent d'autres clichés.
Bienvenue à la Compagnie secouriste Sainte-Barbe, dont une partie des troupes était rassemblée, ce 6 avril, à l'école Notre-Dame-de-France (XIIIe arrondissement de Paris). Cette pieuse association a été fondée en 1999 par un aumônier militaire, le père Marie-Angel Carré (celui que l'on aperçoit sur la photo). Après avoir exercé ses talents auprès des sapeurs-pompiers de Paris, le saint homme est aujourd'hui aumônier des gendarmes du GIGN. Cet ensoutané martial est également un membre éminent des « petits gris », une communauté de dominicains réputée pour ses positions traditionalistes.
Dans sa troupe, il n'y a pas de jambe de bois : les gamins (appelés « aspirants ») apprennent à marcher au pas, à saluer et à astiquer leurs rangers sous les ordres de « chefs de section », de « commandants de compagnie» et de «chefs d'état-major». Le tout sous l'œil vigilant de l'aumônier, qui exige d'avoir un « entretien de motivation » avec chaque gamin.
La formation pratique des chères têtes blondes ne se limite pas à l'apprentissage des secours et de la lutte contre l'incendie. Une section spéciale, baptisée « groupe mobile de compagnie », joue aux petits CRS. Munis de casques de gendarme, de cagoules et, semble-t-il, de boucliers, ces jeunes membres apprennent le « secours en milieu hostile », l’« évacuation de victimes en milieu carcéral » et la « protection de personnel de secours lors de la maîtrise de forcenés ». Tapez dans le tas, et Dieu reconnaîtra les siens...
Ce groupe catho-musclé - qui affiche fièrement sur son site Internet un message de soutien adressé voilà dix ans par Nicolas Sarkozy - a longtemps été intégré au diocèse aux armées. Mais l'Eglise en kaki a fini par juger inopportune la présence des troupes du père Carré, qui ont été priées d'aller jouer ailleurs.
Contacté par « Le Canard », le fondateur jure pourtant que tout est normal dans sa sainte maison. Les séances de pompes pour les gamins? «Il n'y a jamais de punition chez nous ! C'est un échauffement sportif ! » tranche-t-il. Et le côté « fana mili»? «On est dans la tradition des pompiers », jure ce bon apôtre. Il assure également que son mouvement a déjà subi trois inspections du ministère de la Jeunesse et des Sports, qui n'aurait rien trouvé à redire et lui aurait adressé des félicitations.
Le premier qui dit le contraire me fait cent pompes !
Hervé Liffran
Source : Le Canard Enchaîné, 16 avril 2014