mercredi 23 avril 2014

Les filles «se font enrôler par le biais de l'humanitaire»

L’anthropologue Dounia Bouzar a étudié le profil des jeunes attirés par «la guerre sainte» en Syrie.
Un des derniers cas qu'elle a étudiés est celui d'une jeune fille qui se préparait à rentrer à Sciences-Po. En quelques semaines, elle avait basculé dans un islamisme radical plus proche de la secte que d'un intégrisme traditionnel, la conduisant à couper les ponts avec ses proches et cesser brutalement ses projets personnels. L'anthropologue Dounia Bouzar, ancienne éducatrice à la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), qui travaille depuis des années sur les processus de radicalisation, dit observer depuis quelque temps un changement notoire dans les profils
de ces jeunes. «Il y a encore cinq, six ans, cela touchait clairement et essentiellement des jeunes en rupture, avec, souvent, des problèmes de pères déchus. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. »
Repli. En janvier, Dounia Bouzar publiait un ouvrage intitulé Désamorcer l'islam radical : ces dérives sectaires qui défigurent l'islam (1), où elle décryptait les mécanismes de ces radicalisations particulières, face auxquelles les parents se trouvent souvent démunis. Comment répondre aux premiers signes ? Qui contacter ? Comment agir
en cas de volonté de départ ? Depuis la sortie de
son livre et la création dans la foulée d'un Centre de prévention des dérives sectaires liées à l'islam (CPDSI), Dounia Bouzar a été contactée par plusieurs dizaines de familles se trouvant dans ces situations. Un quart d'entre elles avaient vu leur fille ou leur fils partir en Syrie, soit comme jihadiste,
soit en mission humanitaire. Les autres sont restés
en France mais enfermés dans une forme de repli sectaire violent. A partir des entretiens qu'elle a menés avec ces familles, l'anthropologue a commencé un travail sur le profil de ces jeunes et les raisons de leur basculement. Les premiers résultats sont assez surprenants, loin de l'image généralement véhiculée sur les jihadistes.
Les deux tiers des jeunes sont en effet nés de familles athées et françaises. Ils sont moins d'une dizaine à avoir des parents musulmans, et encore, la majorité d'entre eux sont non pratiquants. Les parents sont fonctionnaires, médecins, travailleurs sociaux... Un nombre infime est issu des classes populaires. Les parents sont mariés pour
une petite moitié, divorcés pour une courte majorité. Rien de remarquable familialement donc, «il ne faut pas surinterpréter, ces chiffres, car ils correspondent aux familles qui m'ont contactée. Celles qui ont eu accès à ce que je disais. Mais cela montre que ces profils existent et que ces jeunes endoctrinés ont bien des profils multiples.»
Un élément intéressant : le nombre croissant de filles concernées (40% des cas pour lesquelles elle a été sollicitée). «Beaucoup se font enrôler par le biais de l'humanitaire. Elles sont influencées par des vidéos atroces d'enfants blessés et veulent partir en Syrie pour les aider», explique-t-elle.
Mémento. Pour les filles, comme pour les garçons, le vecteur Internet joue un rôle clé dans leur basculement. Selon elle, ces familles confrontées à un jeune, même mineur, «endoctriné» se voient souvent répondre qu'il s'agit de conversions simples, «que l'islam, c'est comme ça, qu'on ne peut rien faire». «Je crois réellement que les préjugés négatifs véhiculés en France sur les musulmans en général ont nui à la prévention contre ces dérives. Car on estime par exemple qu'il n'y a rien d'anormal a ce qu'une jeune fille se couvre soudainement intégralement. » Il y a quelques semaines, Dounia Bouzar lançait une pétition demandant aux autorités françaises de réagir face à ces «endoctrinements» et aux départs déjeunes Français (empruntant volontiers au champ lexical antisecte, elle parle de «rapt»). Il y a deux ans, elle avait déjà déposé un mémento sur le bureau de Manuel Valls, alors ministre de l'Intérieur, avec des préconisations ressemblant fort à celles qui doivent être présentées ce jour, en Conseil des ministres. Mais personne n'avait alors donné suite.
(1)Ed. de l'Atelier, 20€.
ALICE GÉRAUD
Source : Libération, 23 avril 2014