jeudi 10 avril 2014

Les ressorts d’une Eglise à réactions (enquête « L’Eglise pèche à l’extrême droite »)

Fédérés par la Manif pour tous, les réseaux les plus conservateurs vampirisent le catholicisme français

Réunis en  «conclave» à Lourdes jusqu'à vendredi, les évêques de France auront à débattre de la montée en puissance des ultras, au sein de l'Eglise. Peu visible jusqu'à la mobilisation contre la loi Taubira, cette galaxie catholique très conservatrice s'est organisée, depuis une vingtaine d'années, dans de multiples réseaux allant de la droite républicaine jusqu'à l'extrême droite. Ce catholicisme intransigeant et très identitaire a d'abord été exacerbé par les pontificats de Jean Paul II et de Benoît XVI. Puis la Manif pour tous a permis à ces réseaux de se fédérer. Ils ont porté sur le terrain politique, la «nouvelle évangélisation» promue, dans les années 90, par Jean Paul II. Centrant leur combat sur la famille et la sexualité, ils entendent peser sur l'ensemble du catholicisme mais aussi sur le débat public.
Des figures intellectuelles qui pourfendent la modernité
La pensée des philosophes Chantai Delsol et Rémi Brague a beaucoup nourri la mouvance catholique conservatrice. Auteurs l'un et l'autre d'une quinzaine d'essais, ils interviennent régulièrement au Collège des Bernardins à Paris. Epouse de l’ancien ministre Charles Millon, la première écrit fréquemment dans le Figaro et Valeurs actuelles, très prisés dans les milieux de la Manif pour tous. L'universitaire Rémi Brague a, pour sa part, une audience internationale. En 2012, il a été ainsi récompensé par le prix Ratzinger, sorte de «Nobel de la théologie», remis par une fondation créée à l'initiative de Benoît XVI. A ces figures tutélaires, s'adjoignent deux valeurs sûres de la génération montante les quadragénaires Thibaud Collin et Fabrice Hadjadj. Le parcours atypique du second, né dans une famille juive proche de l'extrême gauche, converti il y a une quinzaine d'années au catholicisme, a contribué à sa notoriété. Ces philosophes, engagés dans la lutte contre le gender et le mariage pour tous, sont très critiques à l'égard de la philosophie des Lumières, matrice, à leurs yeux, des maux contemporains. Leur axe de réflexion les inscrit sur une ligne de défense des valeurs traditionnelles. Ardents promoteurs des racines chrétiennes de l'Europe, nostalgiques d'une «chrétienté» somme toute mythique, ils portent, à l'instar de Benoît XVI, un regard très pessimiste sur la modernité, perçue comme hédoniste et amorale. De leur point de vue, les sociétés sécularisées et laïques, dé- liées de leurs références religieuses et sans transcendance, ne peuvent trouver des fondements éthiques opérants. De la même manière, l'autonomie de l'individu est la porte ouverte à l'arbitraire et à un individualisme délétère. Cette pensée philosophique, morale et politique s'est trouvée en phase avec les deux précédents papes, participant sur le terrain intellectuel à la «nouvelle évangélisation» promue par Jean Paul II. Conservateurs, partisans d'une société d'ordre, ces philosophes s'inscrivent néanmoins dans la mouvance d'une droite républicaine.
Des relais politiques
de l'UMP au FN

La «réacosphère» catholique penche, bien sûr, nettement à droite, mais ce spectre s'étend à l'extrême droite, et même jusqu'à des options antirépublicaines et royalistes. Mais le paysage reste mouvant. La Manif pour tous est, de fait, une énigme, un objet politique et social non identifié. En 2013, sa mobilisation contre la loi Taubira a surpris par son ampleur. En 2014, elle étonne par sa persistance. Une liste «Manif pour tous» pourrait être présentée aux européennes. Aux municipales, le mouvement a joué le rôle d'un groupe de pression, monnayant son soutien contre la signature d'une charte où des candidats s'engageaient notamment à demander l'abrogation de la loi Taubira. A l'UMP, beaucoup d'élus ont refusé ce marchandage. A terme, la radicalité de cette nébuleuse sur les questions familiales risque de créer de l'embarras à l'UMP où elle a d'ardents supporters comme Bruno Retailleau, Claude Goasguen ou encore Yannick Moreau. Issu des rangs de la Manif pour tous où il était son responsable pour le grand Ouest, Sébastien Pillard a créé, à l'automne, une association, Sens commun, destinée à faire de l'entrisme au sein de l'UMP et à y promouvoir les idées des anti-mariage gay.
Après avoir pris ses distances avec le Front national quand Marine Le Pen est arrivée à sa tête, l'extrême droite catholique, identifiée notamment par son attachement à la messe en latin, opère actuellement un nouveau rapprochement. Selon Alain Escada, le patron de Civitas (association catholique intégriste), un membre de son organisation aurait même été tête de liste du Rassemblement bleu Marine aux dernières élections. Et Civitas va mettre en place un réseau de ses élus municipaux, quelques centaines à travers la France. Quoi qu'il en soit, la reconquête politique est l'une des priorités de la «réacosphère» catholique qui se veut un acteur de poids dans la société. Il y a une vingtaine d'années, s'est déjà créé un think tank, la Fondation de service politique (où l'on re- trouve notamment Chantai Delsol). Une autre officine, l'Institut de formation politique se propose d' «outiller» intellectuellement et politiquement ces jeunes générations qui viennent de prendre goût à la militance à travers la Manif pour tous.
Des évêques ultras
Adieu l'image cool et décontractée de l'archevêque de Lyon, adepte du marathon et photographié en short ! Depuis un an et demi, le cardinal Philippe Barbarin s'affiche à la tête de la fronde catholique. Si la grande majorité de ses collègues évêques (au total une centaine), redoutant de crisper davantage les relations avec le gouvernement, ont choisi de se faire discrets depuis le vote de la loi Tubira, lui n’en démord pas. Le 2 février dernier, il battait encore le pavé. Ce positionnement radical de l'impulsif archevêque de Lyon a surpris, jusque dans les rangs catholiques modérés. Avant la manif pour tous, Philippe Barbarin, grande gueule à ses heures et dans la ligne des deux précédents papes, n'était pas identifié comme un «ultra». Car il existe, en effet, une quinzaine d'évêques composant l'aile réactionnaire de l'épiscopat français. L'évêque d'Avignon, Jean-Pierre Catenoz, a ainsi défrayé la chronique par des déclarations à l’emporte-pièce sur l'art contemporain ou l'enseignement catholique qui risquait, selon lui, de perdre son identité. Sur ses terres du Vaucluse, il a été souvent contesté par des prêtres et des fidèles. Mais les deux prélats les plus influents de cette aile ultra sont sans conteste Dominique Rey, l'évêque de Toulon et Marc Aillet, celui de Bayonne. Issu d'une communauté religieuse traditionaliste, adepte du port de la soutane, ce dernier, fréquemment invité à donner des conférences, est un militant anti-avortement actif et entretient des liens avec les milieux néoconservateurs américains. En novembre, il s'est rendu aux Etats- Unis, manifestant, béret basque sur la tête, devant un centre d’IVG.
Au sein de l'extrême droite catholique, les deux actuels responsables du courant «lefebvriste» (en rupture avec Rome), l'abbé Xavier Beauvais, curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, et l'abbé Régis de Cacqueray, patron de la Fraternité Saint-Pie-X sont des soutiens très actifs et des relais efficaces pour Civitas. Cet été, l'un et l'autre seront mutés, ce qui augure une période moins faste pour l'organisation d'Alain Escada.
Une blogosphère efficace
Les catholiques ultraconservateurs considèrent que «les médias» ne disent pas la vérité et jugent nécessaire une «réinforrnation» véhiculant leurs valeurs. La «réacosphère» a donc appris à exploiter Internet et, depuis une dizaine d'années, une foule de blogs ont vu le jour. Des tentatives de développements de web télés sont également en cours comme TéléLiberté. Lancé en 2004, le Salon beige, à l'initiative de la campagne contre la philosophe Fabienne Brugère (lire page 2), est le principal bras armé numérique de cette frange intransigeante. Son irruption est emblématique : trois fondateurs issus de la génération Jean Paul II, une défense inconditionnelle de Benoît XVI, une visibilité et une installation dans le paysage grâce à la Manif pour tous. Un des trois fondateurs qui se cache derrière le pseudonyme «Michel Janva» affirme que le site a doublé son audience en 2013, passant à 50 000 connexions par jour. C'est, de fait, le Salon beige qui donne les heures des rendez-vous aux activistes anti-loi Taubira qui perturbent les visites ministérielles sur le terrain. C'est ce même site qui a lancé, en février 2014, une campagne contre des bibliothèques municipales au motif qu'elles diffuseraient une littérature pro-gender. En 2010, l'énigmatique Guillaume de Thieulloy, personnage-clé de cette blogosphère, a racheté le Salon beige. Assistant parlementaire du sénateur Jean-Claude Gaudin, ce jeune quadragénaire, au profil d'intellectuel est à la tête de plusieurs sites qui flirtent avec l'extrême droite et un catholicisme très traditionaliste (Nouvelles de France, Riposte Catholique, Observatoire de la christianophobie...). Il gère cet embryon de groupe de presse avec son compère Daniel Hamiche, aux sympathies royalistes.
Par BERNADETTE SAUVAGET
Source : Article extrait de l’enquête « L’église pèche à l’extrême droite », Libération, 9 avril 2014