lundi 7 avril 2014

Liberté de religion ou liberté vis-à-vis de la religion ?

Les défenseurs de la « liberté religieuse » semblent parfois avoir complètement oublié que cette expression reste plus souvent qu'à son tour un oxymore. Ailleurs
dans le monde et même ici en France, trop d'expressions du religieux nient la liberté pour qu'il soit acceptable d'associer ces deux mots - liberté
et religion - aussi spontanément que certains médias et intellectuels le font ces derniers temps : consciences captives des dogmes, pressions communautaires sur l'individu, domination des femmes par les hommes, chasse aux libres- penseurs, etc. Tout cela devrait nous rappeler que,
si la religion ne doit pas être victime d'entreprises liberticides, elle-même doit toujours refuser
de céder à sa propre pulsion liberticide !
Je dis cela en tant que philosophe de l'islam, de culture musulmane, qui connaît le sens et le prix
de la liberté dans l'univers religieux au sein duquel j'ai grandi. Quelles autorités religieuses de l'islam seraient prêtes à me reconnaître le droit que j'ai pris dans chacun de mes essais de contester les dogmes au nom d'une conscience spirituelle personnelle ?
Il y a des musulmanes et des musulmans libres, mais ces histoires personnelles durent être conquises
de haute lutte, face à une religion qui en islam et ailleurs s'érige trop régulièrement en système
de pouvoir et de contrainte. C'est rendre un bien mauvais service à toutes celles et tous ceux qui ont fait l'effort de s'arracher à la domination religieuse que d'appeler liberté d'expression n'importe
quelle conviction religieuse, y compris les plus dogmatiques, réactionnaires, littéralistes !
Non, l'islam ne signifie pas soumission !
Au-delà de ces obscurantismes, la véritable liberté spirituelle est incompatible avec la volonté de puissance, côté obscur et tenace des religions et pas seulement l'effet de leurs instrumentalisations. C'est bien le primat du religieux qui fonctionne trop souvent à l'échelle de la famille, du groupe social, du pouvoir politique, comme dispositif de domination, ou servitude volontaire face à des dogmes que l'individu ne se donne jamais le droit de remettre en question. Combien de croyants
se disent libres alors même qu'ils appliquent servilement ce que leur Dieu est censé avoir ordonné ? Combien sont persuadés qu'en arrêtant de se soumettre à la tradition ils trahissent ?
En élaborant les fondements d'un « islam sans soumission », combien ai-je entendu de musulmans me rétorquer que l'islam signifie soumission ?
Et, parmi nos intellectuels qui décrivent l'islam comme victime d'une France liberticide, combien ont une connaissance suffisante de cet islam
pour évaluer à sa juste mesure la difficulté
du combat philosophique et culturel à mener pour qu'enfin cette religion et cette culture fassent réellement droit à la liberté de pensée ? Je serai toujours aux côtés de ceux qui défendent la liberté religieuse, à la condition qu'ils aient en même temps la lucidité de défendre la liberté vis-à-vis
de la religion. La religion n'est pas par essence l'ennemie de la liberté, mais nous devons
nous donner les moyens de réfléchir à quelles conditions les deux peuvent s'accorder.
La première condition est objective ou politique : c'est l'indépendance du pouvoir politique vis-à-vis de la tutelle des Eglises et des dogmes. La seconde condition est subjective ou spirituelle : c'est la liberté que le croyant doit apprendre à se donner
à lui-même face à ce qu'il a sacralisé. Or, cette liberté-ci est d'une extrême difficulté. Comment rester libre face à cette autorité absolue de ce
que la tradition et ses clercs font dire au Dieu ?
Pour faire l'expérience d'une véritable liberté, le croyant doit faire sa révolution spirituelle, en découvrant par lui-même, en lui-même, la capacité de vivre avec son Dieu une relation délivrée de la fascination et de la domination du sacré.
Il est plus difficile à une conscience religieuse de conquérir sa liberté face au sacré qu'à un chameau de passer par le chas de l'aiguille... Le croyant n'y réussit qu'en résistant à la pression des dogmes,
la soumission au sacré, l'illusion qu'il suffit de dire
« C'est mon choix » pour être libre dans un domaine aussi complexe que celui de la vie spirituelle. Les sagesses initiatiques ont enseigné depuis la forme ultime d'une telle liberté : ce qui lui semblait être autrefois la voix d'un Dieu se révèle comme voix
de sa propre conscience « éveillée ». La liberté spirituelle se trouve intimement face à son Dieu, pas du côté de ce que l'on peut imposer à
la société des hommes. Elle se révèle dans la prise de conscience que le Dieu est l'image sublime
de la liberté la plus profonde dont nous-mêmes sommes personnellement capables
PAR ABDENNOUR BIDAR
Source : Marianne, 4 avril 2014