samedi 12 avril 2014

Maroc - Quand la magie opère... ou pas !

S’il existe une chose profondément ancrée dans les mœurs marocaines depuis des siècles et des siècles, c’est bien la sorcellerie.
Cette pratique ancestrale a toujours existé dans les endroits précaires, pauvres et populaires du Maroc. Dans les milieux où l’analphabétisme et l’ignorance sont les mots d’ordre. Mais le phénomène s’est répandu aussi dans les classes sociales supérieures de la société marocaine. Aujourd’hui, la sorcellerie ne touche plus qu’une seule catégorie de la société, les analphabètes ou bien les vieilles dames, mais toutes CSP confondues, aussi bien les hommes que les femmes de tous âges.
Dans notre société, croire à la sorcellerie, c’est une façon pour certaines personnes d’expliquer la plupart des maux sociaux qui touchent leur quotidien. Tout malheur qui leur arrive a tendance à être considéré comme la volonté d’une tierce personne qui cherche à leur nuire. L’échec, la maladie, l’infortune, le divorce, la stérilité... des problèmes de société qui peuvent sembler tout à fait normaux et logiques pour certains, sont considérés par d’autres comme infligés intentionnellement.
La sorcellerie a toujours existé, depuis la préhistoire. Si aujourd’hui, à part sous les formes de l’astrologie ou de la voyance, elle a presque disparu dans les sociétés où la science prend le dessus sur toutes croyances, il fut un temps, notamment dans l’antiquité, où les « sorcières », évoquées en tant que telles, étaient considérées comme des guérisseuses, des clairvoyantes, et souvent des conseillères des rois, princes et empereurs. Ce n’est qu’après l’arrivée de la religion catholique en occident, que leur sort a basculé et qu’elles furent, à travers le temps, torturées, chassées, voire brûlées vives. L’histoire raconte que toutes les sociétés ont, à des degrés divers, vécu l’expérience du phénomène de la sorcellerie ou des pratiques occultes.
Les Marocains et le «shour»

Malheureusement pour nous, le Maroc est aussi bien connu pour ses «puissants et célèbres» sorciers, que l’Italie pour ses pizzas! Les sorciers et voyants marocains ont la cote, et s’exportent partout dans le monde! C’est hélas une réalité que l’on ne peut nier. Il suffit de poser le pied dans le quartier de Barbès à Paris, pour être tout de suite interpellé par des hommes en djellaba qui vous proposent leur talent de «voyance» ! Eh oui, ce n’est pas qu’à Jamaa el Fna que cela arrive!
Le shour fait bel et bien partie de notre paysage culturel et social. Dans les souks marocains, il n’est pas rare de trouver des plantes de toutes sortes, aux vertus «magiques», ou des préparations douteuses vendues au vu et su de tout le monde.
Dans le quartier populaire de Derb Sultan, il existe une longue et large rue dédiée uniquement aux produits servant à la sorcellerie! Si Brigitte Bardot avait vu ne serait-ce qu’un échantillon de ce que l’on y vend, elle en serait morte il y a longtemps! Dans cet endroit insolite se vendent toutes sortes d’espèces animales, parfois rares et interdites à la chasse ! Des lézards, des serpents, des caméléons, des tortues, des cervelles de hyènes, des têtes de gazelles... et la liste est longue et dépend essentiellement des désirs des «djins»... en tout cas c’est ce que laissent croire les «professionnels» du métier.
On attribue à la sorcellerie un pouvoir mystérieux, surnaturel ; elle est considérée comme une puissance destructrice que détiennent certains êtres humains en vue de nuire à autrui ou tout au contraire, un pouvoir magique pour régler les problèmes de la vie et améliorer le quotidien.
Certaines femmes mettent le prix fort pour garder un mari, se venger d’un ennemi, se marier, trouver un travail ou avoir un enfant. Une jeune femme nous confie qu’il lui est arrivé de consacrer un salaire hebdomadaire de 2000 Dh, qu’elle envoyait par poste à ses «fquihs», pour reconquérir l’amour de son mari. Sans compter les bkhour, bougies, et autres produits achetés à la demande du fquih.
Les gens sont parfois tellement désespérés de la vie qu’ils éprouvent le besoin de croire qu’il y a bien quelque chose ou quelqu’un derrière leur malchance! Croire en la sorcellerie est une façon de justifier leurs échecs. Il est plus facile de croire que l’on nous a jeté un sort que de se dire que l’on a raté sa vie. Certaines personnes ne trouvent aucun mal à jeter la responsabilité de leur échec sur les autres, sans jamais assumer leurs erreurs ni leurs mauvais choix... c’est là où la sorcellerie intervient!
«Mes collègues au bureau m’ont convaincue d’aller voir Sanaa, une voyante qui se trouve au quartier El Oulfa», nous raconte cette jeune fille. «Une femme qui ne doit pas dépasser la quarantaine et qui, d’après ce qu’il m’a paru, gagne bien sa vie. A 30 Dh, elle m’aligne les cartes, ne m’annonce rien que je ne connaisse pas déjà et ne me prédit que de belles choses. Même si, au fond de moi, je n’y croyais pas vraiment, je suis sortie de chez elle avec un grand sourire et un soulagement inexplicable».
Devant des personnes désespérées, la voyante devient une sorte de psychologue à moindres frais qui dit ce que l’on a envie d’entendre, des phrases comme «tu entendras prochainement de bonnes nouvelles» ou encore «je te garantis que tu auras beaucoup d’argent dans le futur proche», «je vois un mari qui frappera à ta porte bientôt»... des mots banals, optimistes, qui jouent sur le psychique de la personne et qui rassurent!
A.Loudnii
Source : La Nouvelle T, 11 avril 2014,
http://www.lnt.ma/societe/quand-la-magie-opere-ou-pas-100939.html