jeudi 29 mai 2014

Cameroun - des églises évangéliques refusent la vaccination des enfants

Le Cameroun a lancé une campagne de grande ampleur dans l’ouest du pays pour lutter contre l’apparition de cas de poliomyélite, une maladie qui touche principalement les enfants. L’opération, globalement un succès, rencontre néanmoins des résistances, notamment de la part d'églises évangéliques prêtes à tout pour éviter que les enfants soient vaccinés.
La poliomyélite est une maladie contagieuse, transmise par voie digestive, qui entraine dans le plus grave des cas une paralysie des membres inférieurs. Elle avait disparu du Cameroun depuis 2010. Mais à la fin de l’année 2013 sept cas ont été recensés dans des districts de l’ouest du Cameroun.
Immédiatement, le ministère de la santé, en collaboration avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS), a lancé une campagne de vaccination sur près de trois millions d’enfants âgés d'un mois à cinq ans, les sujets les plus sensibles à la contagion, dans 117 districts du pays. La première phase de cette campagne a eu lieu mi-avril, et la deuxième phase est planifiée à la fin de la semaine, à partir du 30 mai. Une dernière aura enfin lieu au courant du mois de juin.
Si globalement, la campagne se déroule bien, quelques cas d’opposition causent des maux de tête aux services de santé. Le 13avril, la première séance de vaccination contre la poliomyélite à Bafoussam, la principale ville de l’ouest du Cameroun, s'est déroulée dans une église évangélique, "l’Assemblée des sauvés", qui a refusé à plusieurs reprises de rencontrer les médecins.

"Ils disent à leurs fidèles qu’ils sont des cobayes pour la médecine moderne"
Siméon Tchameu, caméraman indépendant, est invité à filmer cette descente surprise.
« Malgré tous les efforts de la mission pour expliquer pourquoi cette vaccination était importante, les représentants de cette église s’y opposaient : ils faisaient référence à des passages de la Bible où des personnes malades qui ont eu recours à la médecine ‘moderne’ n’ont jamais été guéri et ont perdu tout leur argent. Ils disent à leurs fidèles qu’ils sont des cobayes pour les grands groupes pharmaceutiques. Pour eux, 'il n’y a que la prière qui guérit'. On en arrive à des situations ridicules où les autorités sont obligées d’intervenir et de faire ingérer les vaccins à des enfants en pleurs, auxquels les adultes crient 'ferme la bouche !'.
Cette église n’a pas beaucoup d’adeptes à Bafoussam, elle est dans un quartier reculé de la ville. Cependant, elle n’est pas la seule à s’être opposée à la campagne de vaccination : une petite dizaine d’églises similaires se sont également soulevées. Officiellement, la plupart d’entre elles affirment à leurs fidèles qu’ils sont libres d’avoir recours à la médecine moderne pour se soigner. Mais en réalité, ceux qui le font sont stigmatisés et bannis de la communauté. Cette pression est grave, car on a aujourd’hui des enfants qui refusent de prendre leur traitement, influencés par leurs parents. »


Alors qu'une représentante de la délégation tente de vacciner un enfant, des membres de l'église lui interdisent d'ouvrir la bouche. Vidéo Siméon Tchameu.
Si le cas dans la ville de Bafoussam est un cas extrême, les services médicaux ont à plusieurs reprises fait face à des poches de résistance. Le dimanche 18 mai, dans le petit village Koupa-Kagniam de la région de Koutouba, la délégation médicale a dû redoubler d’efforts pour expliquer l’importance de la vaccination. Patrice Mache Pentoué est médecin spécialiste en prévention vaccinale, il faisait partie de la délégation.
"12 % des enfants de la région ouest n’ont pas été vaccinés à ce jour"
Patrice Mache Pentoué est médecin spécialiste en prévention vaccinale, il faisait partie de la délégation dans la région de Koutouba.

« Dans ce village, les négociations ont été longues et laborieuses, mais nous avons réussi à convaincre les habitants qu’il fallait vacciner les enfants en impliquant le préfet, le marie, le chef de village... bref toutes les autorités politiques et locales. Les habitants avaient, en fait, recours à une tradi-praticienne locale qui, selon les témoignages des habitants, parvenaient à guérir n’importe quelle maladie à travers une potion.
Cependant, aucune preuve formelle de l'efficacité du traitement de cette guérisseuse traditionnelle n’a été établi d’après nos tests. Si la dame ne prétendait pas guérir spécifiquement la poliomyélite, les parents lui amenaient leurs enfants pour soigner tous les maux. Parmi ses patients, nous avons trouvé des cas de paralysie des membres inférieurs chez des enfants de moins de cinq ans. »

« Malheureusement, on fait quelque fois face à des guérisseurs traditionnels ou à des églises qui persuadent leurs clients ou fidèles qu’il ne faut pas avoir recours à la médecine moderne. Lorsque nous essayons d’organiser des rendez-vous avec eux, ils ne se présentent pas. Ils vont jusqu’à cacher les enfants lorsque nous faisons des descentes surprises.

Pour l’instant, nous estimons que 12 % des enfants de la région Ouest n’ont pas été vaccinés. L’influence de ces églises ou tradi-praticiens est néfaste, parce qu’il faut absolument que ces enfants bénéficient des trois rappels nécessaires pour tuer le virus. »

Des cas de poliomyélite sont encore fréquemment déclarés en Afrique subsaharienne et en Asie. L’OMS considère que le risque le plus grand d’exportation de la poliomyélite concerne plusieurs pays comme le Pakistan, la Syrie et le Cameroun, et ont demandé aux autorités de prendre des mesures drastiques.

Cet article a été rédigé en collaboration avec Alexandre Capron (@alexcapron), journaliste pour Les Observateurs de FRANCE 24.