dimanche 25 mai 2014

Eure - Un an ferme pour le médecin

Treize ans après les faits, le volumineux dossier est clos avec la condamnation de Frédéric Yon (51 ans), un médecin généraliste exerçant à Saint-André-de-l'Eure. Condamné à deux ans, dont un avec sursis, le praticien était accusé par deux de ses nombreuses patientes d'agressions sexuelles, dans le cadre de sa profession.
La procédure entamée en 2005 était, d'abord, criminelle. Accusé de « viols » par pénétration digitale par une de ses patientes. Le Dr Yon s'en était tiré avec « un mois de sursis d'interdiction d'exercer ». Infligée par l'Ordre cette sanction faisait suite à la plainte d'une jeune femme qui en décembre 2001, janvier 2002 puis juin 2004 avait subi des massages sur « tout le corps » et, en avril 2005, à une « atteinte digitale dans le sexe » qu'elle qualifia d'attouchements. Des faits suffisamment graves pour que l'associé du médecin andrésien, (le Dr G.), “profite” de cette affaire pour partir à Evreux dans un cabinet médical.
Un examen pour détendre « tout ça »
Par un hasard curieux, une cliente du Dr G se souvint (deux semaines après la réponse de l'ordre) qu'en mai 2002, le Dr Yon lui avait trop massé les seins, ses mains revenant, par erreur, d'un massage du dos. Sous antidépresseurs, elle avait subi un examen gynécologique « pour détendre tout ça » et s'était rendu compte du malaise du médecin qui n'avait pas pris de gant (dans le vrai sens de l'expression). Confié à son médecin, ce dernier lui aurait dit qu'elle n'était pas la seule. L'expert n'ayant trouvé aucune altération des facultés des deux patientes, tout devenait crédible. Tout, hormis les plaintes de six autres patientes, « toutes fragiles, dont une suicidée », qui furent classées sans suite.
À la barre, le prévenu s'est plaint de la mauvaise publicité faite sur des mensonges ou de mauvaises interprétations qui n'a pas tari le flot de sa clientèle actuelle : 4 700 patients fichés et 120 appels par jour. Bien sûr, il nie tout et se doit de préciser qu'il est détenteur d'une capacité de médecine du sport et ostéopathe, après des cours en faculté de Rouen. Donc, tout à fait apte à pratiquer des massages. Selon lui, la première plaignante « ne voulait plus voir le psychiatre ». Il l'avait reçu 27 fois en consultation, dont deux avec son mari, pour des massages conseillés en janvier 2005. Le généraliste est formel. C'est elle qui en avait redemandé car elle en ressentait beaucoup de bien.
Le médecin reconnaît, toutefois, une « initiative malheureuse ». Un massage clitoridien pour lequel il aurait dû, selon la présidente, inciter sa patiente à consulter un gynécologue ou un sexologue.
Un complot
« J'ai fait six mois de gynéco » dira encore le prévenu interrogé par Marie-Christine Devidal. « Si j'avais été un pervers, comment expliquer les deux plaintes sur des milliers de patientes ? » proteste F. Yon contestant encore ce « doigt sans gant » que lui reproche le substitut Hervé Noyon. Puis, il émet l'idée que l'Ordre et son ex-associé « se sont ligués pour lui faire des ennuis » ; que tout cela « est très lourd pour lui et sa famille », que désormais, il doit se méfier de toute interprétation d'un geste ou d'un mot. Il ajoute même que c'est une raison d'hésitation pour de jeunes médecins qui veulent s'installer et ne pas subir des ennuis similaires.
Victimes « choisies » ?
Me Karine Alexandre plaide pour M. B. et constate, qu'enfin, a lieu « le vrai débat judiciaire et serein ». Même synthétisé, le dossier très complet, chargé de témoignages, peut expliquer l'état de « sidération » de sa cliente, dit-elle. Le choc d'un accident avait ravivé le traumatisme d'un viol et il aurait suffi que le généraliste dirige sa cliente vers un spécialiste. L'avocate présume que le prévenu avait décelé la fragilité, la vulnérabilité de sa patiente. « Il l'a choisie comme c'est le cas, le plus souvent, dans les affaires criminelles jugées aux Assises, » remarque la partie civile. Elle souligne encore « le risque de transmission virale par l'absence de gant pour ce qu'il appelle un examen ». Un seul fait mais gravissime, conclut l'avocate rappelant qu'il y a neuf ans d'instruction de l'affaire. Elle demande 10 000 euros.
Des dédommagements similaires sont réclamés par Me Vincent Picard pour la deuxième plaignante qu'il dit humiliée par la défense adverse qui l'accusait d'être affabulatrice. Cette affaire, dit-il, est jugée en public car les victimes n'ont pas souhaité le huis clos. Mêmes approches, mêmes gestes, et surtout pas le complot que voudrait dénoncer Yon, invoquant une vengeance ou la jalousie résume l'avocat. Il rappelle que son associé a préféré perdre un bon tiers de sa clientèle pour s'éloigner de Saint-André, conscient des ennuis que le prévenu causait à la clientèle, dit l'avocat.
Thérapie ou pas ?
Le substitut du Procureur, Hervé Nyon a constaté que le contexte des révélations est identique dans les deux cas, que le prévenu ne conteste que « la matérialité des faits » ! « On a dû lui faire prendre conscience de ses délits alors que les experts ne lui trouvaient aucune altération psychique ressemblant à de la mythomanie ou de la perversité », explique le magistrat. Il doit conclure que « ces massages n'étaient sûrement pas une thérapie » et requière 18 mois d'emprisonnement assorti d'une interdiction d'exercer pendant six mois. Me Arnaud de Saint-Rémy (Rouen) plaide pour le médecin, soulignant que la chambre d'accusation (de la Cour d'Appel) lui a accordé un jugement en correctionnelle. par manque de preuves criminelles.
Inscrit au fichier
Ne restent que des « attouchements » sans aucune pénétration même « digitale » puisqu'aucun témoin n'en a été informé, annonce le défenseur. Il voudrait que l'on « évalue la crédibilité des deux parties – prévenu et patientes – Il soulève encore que les médecins sont « plus exposés que d'autres car ils touchent le corps ». Qui dira la réalité de ce qu'il s'est passé ? demande l'avocat estimant que ces massages demandés par la cliente et son mari (qui en a attesté), ont été renouvelés à plusieurs reprises sans être dénoncés. Comment statuer sur des éléments aussi subjectifs et ténus ? La relaxe s'impose, faute de preuves, avait conclu l'avocat du médecin. Le jugement le condamne à deux ans de prison, dont un avec sursis simple (peine aménageable), et l'inscription au FIHAIS (fichier des délinquants sexuels). Il faudra payer à chacune des plaignantes : 2 000 euros ainsi que 2 000 euros (art. 475-1) pour leurs frais de justice.
Source : Eure Infos, 20 mai 2014