samedi 24 mai 2014

LE LOTUS NOIR DE NARENDRA MODI

Après son écrasante victoire aux législatives, l'extrême droite nationaliste
et religieuse gouverne désormais le géant indien. Un séisme, hélas, prévisible.
Une puissance nucléaire, mystique, nationaliste, qui compte plus de 1 milliard d'habitants (1,21 précisément) et qui sera le pays le plus peuplé de la planète dans dix ans, vient de se donner un extrémiste pour leader suprême. Narendra Modi et son Parti du peuple indien (Bharatiya Janata Party, BJP) ont remporté les législatives indiennes à une majorité écrasante qui promet d'écraser tout le monde. C'est le pogrom commun d'un Modi maudit par la minorité musulmane (14 % des Indiens) mais bénit par les mantras, les lotus et les sabres de la majorité hindouiste. Grâce au score du parti, Modi peut gouverner seul. Plus besoin de la coalition qui avait contrôlé le gouvernement BJP entre 1998 et 2004. La milice fasciste du RSS, son extrême extrême droite, pavoise.
IDÉOLOGIE DES ASSASSINS
Un séisme écrit en sanskrit depuis longtemps. Qui s'imagine, comme tant d'Européens hypnotisés, une Inde à la Gandhi a tout faux. Le Mahatma, grande âme du pacifisme universel, David en dhoti vainqueur du Goliath britannique casqué, fut assassiné en 1948 par un fanatique de cette même Inde qui triomphe aujourd'hui. Gandhi voulait relever les intouchables, supprimer les privilèges des brahmanes et l'atroce système des castes. Il refusait la partition entre Inde et Pakistan qui, en séparant hindous et musulmans, noyait de sang l'avenir des « enfants de minuit» (la formule est de Salman Rushdie), fils de l'indépendance et de la tragédie. L'idéologie des assassins de Gandhi a cheminé pendant soixante-six ans de Shiva en Kali à travers les tempêtes de la « plus grande démocratie du monde ». Tant que le Parti du Congrès, identifié aux aubes de la liberté, fut incarné par la dynastie Nehru, l'Inde sut maintenir son bateau ivre, plein à ras bord d'affamés faméliques mais aussi d'instituteurs magnifiques, de saints laïcs et de politiques inspirés. Contre leurs successeurs, plus pâles, jouèrent les vieux démons de cette terre sublime et reptilienne : la haine de l'autre, de l'hindou d'en bas affecté aux ordures comme du musulman d'à côté, moqué dans sa mosquée. La modernité triomphait en surface, les tueries confessionnelles et ethniques continuaient en sous-sol. Au Gujarat, Etat gouverné depuis treize ans par Narendra Modi, l'essor économique est allé de pair avec le fascisme. Après l'attaque d'un train de pèlerins hindous par des musulmans en 2002, les fidèles de Mahomet virent en riposte leurs échoppes brûlées, leurs enfants dépecés, leurs femmes éventrées. Modi couvrit. Ailleurs, partout, hommes et femmes du Congrès, corrompus, perdaient leur crédibilité. Désormais, «l'Inde qui brille », le slogan des perdants, a l'éclat sombre du lotus noir vainqueur.
MARTINE GOZLAN
Source : Marianne, 23 mai 2014