vendredi 9 mai 2014

Nigeria - Boko Haram ou la sanglante escalade de la terreur

La secte a attiré l'attention mondiale par ses rapts massifs et ses massacres.
Les ravisseurs, lourdement armés, ont fait du porte-à- porte, arrachant à leurs familles onze adolescentes âgées de 12 à 15 ans. Cette nouvelle vague d'enlèvements de jeunes filles a eu lieu dimanche dans deux villages du nord-est du Nigeria, Wala et Warabe. Mais ces rapts n'ont été confirmés qu'hier, renforçant la stupéfaction du monde entier face à l'audace meurtrière de la secte islamiste Boko Haram.
En moins d'un mois, depuis le 14 avril, ces «talibans nigérians» (comme ils se désignaient eux-mêmes à l'origine) ont ainsi réussi à enlever plus de 200 Lycéennes, aux-quelles s'ajoutent désormais les onze adolescentes de dimanche. Ils ont également perpétré deux attentats à la bombe à Abuja, la capitale, faisant 90 morts, et pulvérisé Gamboru Ngala, un village du nord-est, poussant les survivants de ce massacre qui a fait au moins 300 morts
à s'enfuir au Cameroun voisin. Certes la capacité de nuisance de Boko Haram, mouvement fondamentaliste créé en 2002, n'est pas nouvelle. Mais jamais, jusqu'à présent, cette nébuleuse extrémiste n'avait osé multiplier les attaques dans un délai si rapproché, ni même faire preuve d'une telle folie meurtrière, non dénuée d'une certaine cruauté. «Je vais vendre vos filles sur le marché», s'est ainsi ouvertement réjoui lundi Abubakar Shekau, le leader de Boko Haram, en s'adressant directement aux parents des lycéennes enlevées à Chibok, dans l'Etat de Borno, le 14 avril.
GLAÇANTE. Souvent hilare, se grattant frénétiquement une jambe et sa tête, Shekau a réussi avec cette vidéo glaçante à horrifier le monde entier. Mais que cherche-t-il vrai- ment? A imposer un califat islamiste dans le nord du pays, tout en rejetant les valeurs occidentales, selon la doctrine originelle de Boko Haram? Mais dans ce cas, pourquoi prend-il le risque de s'aliéner une partie des populations du Nord musulman, en défiant les parents des jeunes filles enlevées ou en massacrant aveuglément de simples villageois, lundi, à Gamboru Ngala ?
Depuis quinze ans, la plupart des Etats du Nord appliquent déjà la charia. Boko Haram avait su bénéficier jusqu'à présent d'un certain soutien au sein de communautés locales, de toute façon négligées par le Sud, où se trouve le siège du pouvoir mais aussi la manne pétrolière qui fonde la richesse du pays. Mais Shekau et ses troupes (dont l'importance réelle reste une énigme) sont depuis plusieurs années engagés dans une surenchère qui ne pouvait qu'aboutir à la fuite en ayant sanglante qui se déroule aujourd'hui.
Jusqu'en 2009, en effet, le mouvement se cantonne à quelques attentats contre les symboles de l'Etat, comme les postes de police ou les prisons. Son fondateur, Muhamed Yusuf, est un prédicateur charismatique, qui prône le rejet de l'héritage colonial occidental et veut punir «les mauvais musulmans». Mais en 2009, l'armée lance une offensive contre la secte et son gourou, lequel sera froidement assassiné dès son arrestation. Le mouvement, décapité, semble
anéanti. Il va au contraire très vite resurgir, sous la houlette de Abubakar Shekau, un lieutenant de Yusuf, en élargissant progressivement ses cibles. Dès 2010, des attaques visent les églises et les chrétiens. En août 2011, un premier attentat au siège des Nations unies à Abuja défie ouvertement le pouvoir. Puis, les écoles seront ciblées, d'abord brûlées avant d'être le théâtre de massacres, comme en septembre lorsque 40 étudiants d'une école d'agriculture seront exécutés en pleine nuit dans leur dortoir. En 2013, Boko Haram revendique aussi pour la première fois l'enlèvement d'une famille française, les Moulin-Fournier, au Cameroun voisin, avant de les relâcher deux mois plus tard.
MALAISE. Face à cette montée crescendo de la terreur, les autorités vont répondre tardivement et surtout par une répression souvent aveugle. En mai 2013, l'état d'urgence est décrété dans le nord du pays. Sans beaucoup de résultats. Le malaise n'en est que plus flagrant: alors qu'hier s'ouvrait à Abuja le premier «Davos africain», en présence notamment du Premier ministre chinois, le géant économique du continent apparaît comme un colosse aux pieds d'argile, incapable de faire face à un groupuscule terroriste contre lequel les Etats Unis et la France vont désormais apporter leur aide.
L'enlèvement spectaculaire de 276 lycéennes a permis à Boko Haram de se faire connaître du monde entier. Cette publicité lui sera-t-elle finalement fatale ? Scandalisée par l'impuissance des autorités à retrouver les jeunes filles, la mobilisation internationale, elle, ne faiblit pas : sur les réseaux sociaux, le hashtag #Bringbackourgirls («rendez-nous nos filles») a été retweeté un million de fois et une pétition en ligne a recueilli plus de 400 000 signatures en quelques jours.
Par MARIA MALAGARDIS
Source : Libération, 8 mai 2014