lundi 16 juin 2014

Ahae - Au Louvre, le naufrage du mécénat

Ce pourrait être le scénario d'un film catastrophe : un ferry en surcharge qui coule faisant 300 morts dont une majorité d'ados, un équipage incompétent dont le capitaine abandonne le navire, une mauvaise gestion des secours, un directeur d'école désespéré qui se pend, un gouvernement sur la sellette pour sa déréglementation de la sécurité, une compagnie maritime véreuse derrière laquelle se cacherait une secte, une célèbre actrice proche d'un gourou invisible. Un pays boule- versé, un drame national.
Hélas, ceci n'est pas une fiction. C'est la tragique affaire du Sewol qui a coulé le 16 avril au large de la Corée du Sud. Avec, en France, des ramifications inattendues, puisque l'un des personnages clés du drame n'est autre que Yoo Byung-eun alias Ahae, mécène de plusieurs de nos grandes institutions culturelles qui lui ont déroulé le tapis rouge et exposé ses photos d'amateur comme s'il était un grand artiste. Cerné par la justice sud-coréenne (Libération du 12 juin) qui dit détenir des preuves de son implication dans la compagnie maritime fautive, ce qui le rendrait pénalement responsable du drame, il est interdit de sortie de territoire et depuis la mi-mai, considéré comme fugitif, toute la police à ses
trousses. La presse coréenne
a exhumé des pans fétides de
son passé : suicide collectif
dans les années 80 d'une
trentaine d'adeptes d'une
secte proche de lui, puis
condamnation à quatre ans de prison pour un trafic d'argent dans le cadre de ce fait divers sordide... Aujourd'hui, une instruction judiciaire le vise, lui et sa famille, à travers une myriade de sociétés, pour soupçon d'évasion fiscale, détournement de fonds et corruption. Ses enfants sont en fuite à l'étranger. Sa fille, arrêtée à Paris, est en attente d'extradition. Le nom d'Ahae surgit dans les médias français en 2012 quand une société acheta en son nom, 520000 euros, le village abandonné de Courbefy en Haute-Vienne pour mener un projet «environnemental, artistique et culturel». On nous présenta alors ce milliardaire sud-coréen que personne n'avait jamais vu comme un photographe célèbre parce qu'il exposait au même moment au jardin des Tuileries. Un lieu prestigieux dépendant du Louvre, pour une exposition gratuite de photos naturalistes banales, présentées dans un pavillon construit par un scénographe de renom. Le Louvre ne se contenta pas d'accueillir cette expo-privatisation, son président encensa l'artiste dans un ouvrage luxueux, acceptant par ailleurs un don de 1,1 million d'euros pour le musée et faisant graver son nom dans la pierre. L'année sui- vante, même scénario, cette fois au château de Versailles : expo Ahae fastueuse, gratuite et autoproduite dans l'Orangerie, lieu rare- ment ouvert au public ; une présidente d'établissement public en extase devant l'artiste qui fit parallèlement don de 1,4 million d'euros pour financer la recréation d'un bosquet inauguré prochainement. Un croisement d'intérêts douteux.
Mais qui est vraiment Ahae ? Et d'où vient son argent ? Nos grands patrons de musées se sont-ils seulement posé la question? Dans sa biographie officielle relayée ici et là, il était décrit comme un inventeur - homme d'affaires génial et philanthrope mais son identité restait inconnue. La caution de lieux prestigieux ayant «accueilli» dans le monde son exposition suffisait à lui conférer une crédibilité artistique, même s'il n'avait ni cote sur le marché, ni agent; ni galeriste, puisque c'est son fils, aujourd'hui recherché par le FBI, qui gérait tout et s'exprimait publiquement. J'ai demandé à une critique d'art réputée ce qu'elle pensait de ces photos. «Rien», m'a-t-elle répondu. Elle n'aurait jamais été voir ces expositions et en découvrant leurs reproductions dans la presse, elle avait juste cru à des essais techniques d'appareils photos.
Pour avoir découvert et révélé en 2013 la véritable identité d'Ahae et son curieux profil de prédicateur évangélique homme d'affaires - en exclusivité mondiale mais dans une totale confidentialité - et dénoncé les compromissions de nos si respectables musées, avec cette affaire du Sewol, à ma grande surprise, je me suis retrouvé propulsé dans les média sud-coréens. Tous étaient très choqués que la France, symbole de culture, ait pu ouvrir ses portes à un tel personnage. D'autant que je découvris qu'une nouvelle exposition Ahae, autoproduite et gratuite, était annoncée en 2015, à la Philharmonie de Paris. Alors que l'horizon judiciaire s'assombrissait chaque jour un peu plus pour Ahae et que les vidéos louangeuses des présidents du Louvre et de Versailles ressurgissaient sur la Toile, le président de cet établissement public lui adressa une lettre de soutien, au message très inspiré : «La Corée du Sud peut être fière d'un artiste comme Ahae. » Les Coréens ont apprécié. La Philharmonie a tout annulé. Puis, j'ai mis à jour un nouveau mécénat Ahae, en France, pour un concert de gala en juillet au Théâtre impérial de Compiègne, dans le cadre du festival des Forêts, durant lequel ses photos seraient projetées. Son directeur s'est insurgé, disant, que «l'émotion ne doit pas tout emporter» et qu'il trouvait ces «photo- graphies extraordinaires». A quand le pro- chain? La recherche effrénée de financement du monde culturel français, sur fonds de désengagement progressif de l'Etat et des collectivités, peut-elle se faire au détriment de toute morale ? Rue de Valois, la ministre de la Culture prépare une charte éthique du mécénat. Jolie idée. Mais le Louvre en possédait une en interne et le naufrage n'a pas été évité.
Par BERNARD HASQUENOPH, fondateur de Louvrepourtous.fr
Source : Libération, 16 juin 2014