mardi 10 juin 2014

Traque géante de l’étrange M. Yoo, propriétaire du « Sewol »

Toutes les victimes de la tragédie du ferry sud-coréen Sewol, dont le naufrage, le 16 avril, a fait plus de 300 victimes, n'ont pas été retrouvées. Mais les responsables du drame non plus.
A commencer par les principaux suspects, Yoo Byung-eun et ses enfants, dirigeants de la compagnie propriétaire du navire, Cheonghaejin Marine. Ils sont l'objet d'une traque hors norme à travers tout le pays : 50 000 policiers sont à leurs trousses, une récompense de 500 millions de wons (358 000 euros) a été promise. Mais, deux mois après le drame, M. Yoo, 73 ans, et ses deux fils courent toujours. Seule sa fille a été interpellée, à Paris , le 27 mai.
Yoo Byung-eun n'a rien de l'homme d'affaires ordinaire. Tout dans son parcours est auréolé de mystère. Prédicateur évangéliste, poète, peintre, l'homme serait également ceinture noire de taekwondo et aurait déposé 1 000 brevets et marques. Sous le pseudonyme d'Ahae (« enfant » en coréen), il s'est également construit une réputation d'artiste photographe, grâce à de nombreuses actions de mécénat.
UN CERTAIN CULOT
Yoo Byung-eun serait né en 1941 à Kyoto, au Japon . Il aurait grandi à Daegu (centre de l'actuelle Corée du Sud ), où sa famille s'est installée après la décolonisation, en 1945. En 1962, le sermon d'un missionnaire l'aurait convaincu d'étudier la Bible. Avec son beau-père, Kwon Shin-chan, il crée la même année l'Eglise baptiste évangélique, un mouvement par la suite scindé en trois cultes, dont le Guwonpa (Eglise du Salut), qu'il dirige toujours et qui compte 20 000 adeptes.
La secte rencontre un certain succès. « Il n'a suivi aucune formation de pasteur, explique une adepte qui le connaît depuis les années 1980. Mais il a su impressionner les gens. » Ce qui n'exclut pas les scandales. Au début des années 1990, M. Yoo passe quatre ans en prison pour fraude en relation avec la mort suspecte de 32 adeptes d'une secte dirigée par une proche.
Yoo Byung-eun a par ailleurs développé plusieurs affaires. Sa compagnie, Semo Group, est active dans le transport, la construction navale et les cosmétiques. La société fait faillite en 1997. Elle se restructure autour de Cheonghaejin Marine, créée en 1999 et qui a tout d'un mini-chaebol (conglomérat sud-coréen) puisque son contrôle se fait en famille au travers de complexes participations croisées.
La secte, le mini-chaebol ou la photo, tout doit rapporter vite et beaucoup. « Au sein de la secte, Yoo a mis au point des produits bio, du thé notamment, en Corée et en Californie, explique un bon connaisseur sud-coréen du dossier, vendus extrêmement cher aux adeptes. »
COUPABLE IDÉAL
Avec l'argent amassé, M. Yoo se lie avec les puissants des milieux politique , économique et du show-business. Au point, parfois, de faire preuve d'un certain culot. « En 1983, raconte un adepte, il était invité à la Maison Bleue . Il voulait s'y rendre en Mercedes, mais la présidence était contre, car son accès était interdit aux voitures étrangères. Il a répondu que, s'il ne pouvait pas y aller avec sa Mercedes, il ne viendrait pas. La Maison Bleue a cédé. »
Autre marotte de M. Yoo, la France . En 2012, il a acquis les vingt et une maisons du hameau de Courbefy, en Haute-Vienne, pour 520 000 euros, avec l'idée d'y développer des activités artistiques.
Obsédé par la réussite et convaincu que tout s'achète, pur produit de la Corée du Sud des années de forte croissance, Yoo Byung-eun a tout du coupable idéal pour un pays bouleversé par le drame du Sewol, et surtout pour une administration qui cherche à faire oublier ses manquements dans la gestion d'une catastrophe qui a provoqué la démission du premier ministre Chung Hon-won, le 27 avril.
Pour certains, si sa cavale s'éternise, ce n'est pas pour rien. Outre l'aide inconditionnelle d'adeptes du Guwonpa, il existerait une « liste Yoo Byung-eun » contenant les noms des nombreuses personnalités posant avec M. Yoo sur les photos qu'il prenait à chaque rencontre et conservait précieusement.
Le 25 mai, le culte a rendu publique une liste des personnalités invitées à une fête organisée en 2013 par l'Hemato-Centric Life Institute, dépendant de la secte. Parmi les noms cités, Henri Loyrette, ancien président du Louvre et chargé de l'année culturelle France-Corée, l'ancien président sud-coréen Lee Myung-bak et l'ex-maire de Séoul Oh Se-hoon.
Par Philippe Mesmer (Séoul, envoyé spécial )
Source : Le Monde, 10 juin 2014,
http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2014/06/10/la-traque-geante-de-l-etrange-m-yoo-proprietaire-du-sewol_4435285_3216.html