mercredi 30 juillet 2014

Coaching - Sous-traiter l'éducation des enfants: une riche idée, mais une idée de riches

Payer quelqu'un pour obtenir que votre rejeton fasse ses nuits ou pour lui inculquer les bonnes manières n'a rien de choquant. Dommage que ce soit si cher.
On le disait ici, être parent n'est pas le plus beau métier du monde, et n'est même pas un métier du tout. Mais éduquer les enfants des autres peut être un métier très rémunérateur.
On connaît déjà le coaching parental censé venir en aide aux parents largués. Ce soutien à la parentalité peut prendre différentes formes. En France, il existe par exemple une Ecole des parents, un lieu où se tiennent des rencontres entre familles animées par des psychologues et qui bénéficie de crédits d'Etat.
Certains ont évidemment flairé l'aubaine et se prétendent magiciens de l'harmonie familialle. Comme cette entreprise québécoise qui affirme pouvoir intervenir efficacement dans toutes ces situations:
Etrangement, quand on en vient aux tarifs, le site se fait beaucoup plus vague (et cherche à culpabiliser ces odieux parents qui ont le culot de demander combien coûte le bonheur.


«Combien ça coûte?»
Qu'il soit sérieux ou qu'il fleure bon l'arnaque, le coaching parental ne proposait pas, jusqu'à maintenant, pas de se substituer aux parents. Il ne s'agissait alors que de donner des conseils ou des astuces aux familles pour venir à bout de tellle ou telle problématique. A charge pour les parents de mettre ces conseils en pratique a la maison.
Mais on vient encore de franchir une étape dans le soutien à la parentalité. Aux Etats-Unis, en tout cas, et comme le rapporte le NY DailyNews, il est possible de déléguer des pans entiers de l'éducation : apprentissage de la propreté, de la politesse ou du sommeil... On ne peut même plus parler de soutien ou de coaching, mais bien de sous-traitance.
Dans certains établissements scolaires (aux Etats-Unis, comme en France), les enfants qui portent encore des couches ne sont pas admis. On comprend donc aisément l'enjeu de cette étape qui nécessite du temps et les bonnes techniques. Deux choses dont certains parents peuvent manquer. C'est pour ça que des familles font appel à NYC Potty Training, une société qui promet d'enseigner la propreté aux enfants en 2 jours maximum.
Pas de méthode miracle: Samantha Allen, la fondatrice, passe d'abord la matinée à faire boire à l'enfant un maximum de liquides, puis elle règle un minuteur qui sonne toutes les 30 minutes. A chaque sonnerie, elle entraîne l'enfant dans les toilettes, le fait assoir sur le pot, et attend qu'il y fasse pipi, tout en restant près de lui.
«Consultante en sommeil»
Et c'est parce que peu de parents ont une journée entière à consacrer à cette méthode que Samantha Allen peut se vanter d'avoir des centaines de clients malgré des tarifs sidérants: 925 dollars pour une journée, 1.750 dollars pour deux jours (688 euros et 1.302 euros).
Ce type de services est également proposé pour inculquer les bonnes manières aux enfants. Sur le même modèle que les stages de danse, ou de piano, Socialsklz organise des sessions bonnes manières pour les enfants et préadolescents.
Au cours de ces leçons accélérées, Faye de Muyshondt leur apprend à bien se tenir à table, à correctement saluer les adultes en leur serrant la main et en regardant dans les yeux, à pratiquer le small talk. Les parents devront s'acquitter de 60 dollars pour la leçon de bonnes manières à table et de 200 dollars pour deux jours d'entraînement intensif à la politesse.
Enfin, et c'est peut-être ce que les parents rêvent le plus de sous-traiter, il est possible de payer un tiers qui enseignera à votre enfant à faire ses nuits. On les appelle les nounous de nuit, ou carrément des «consultantes en sommeil». Pas vraiment de tarif, mais cela peut atteindre 200 euros...
Pour ce prix-là, la consultante va assurer le coucher et les réveils nocturnes, répondre au téléphone à n'importe quelle heure, rendre régulièrement visite à la famille pour assurer le service après-vente des nuits du bébé.
Evidemment, et c'est un reproche fait aux familles qui ont recours à ce type de services, on peut voir de cette sous-traitance une forme de paresse et de démission des parents. Certains ne manqueront pas de leur demander pourquoi avoir fait des enfants si c'est pour ne pas s'en occuper eux-mêmes. Et ces contestations sont a priori audibles. On ne peut pas faire des enfants et n'en avoir que le bon côté, les jeux, les câlins, etc. sans s'acquitter des tâches plus délicates et non moins essentielles.
Vous trouvez ça honteux?
Pourtant, il ne s'agit pas non plus ici de confier à 100% l'éducation à un tiers mais de déléguer ce que l'on n'arrive tout simplement pas à faire.
Certains parents ne parviennent pas à enseigner la propreté à leur enfant, n'emploient pas la bonne méthode ou se fâchent si ça prend trop de temps. Pourquoi s'acharner et éventuellement braquer l'enfant et retarder encore davantage cette acquisition s'il est possible de faire appel à quelqu'un qui aura le temps et la bonne technique? Un enfant qui aura été mis sur le pot par un étranger n'en ressortira pas traumatisé, il en ressortira tout simplement sans couches.
Qu'y a-t-il de plus complexe et usant pour des jeunes parents que de comprendre le sommeil de leur bébé et d'adopter la bonne routine pour l'aider à faire ses nuits? S'il existe des personnes qui, par leurs compétences et parce qu’elles sont extérieures à la famille (et que par par conséquent, l'enjeu est moindre) sont capables de régler et de comprendre le sommeil du bébé, pourquoi ne pas faire appel à elles?
Nous sous-traitons déjà une importante partie de l'éducation de nos enfants à des professionnels; l'aide aux devoirs, les cours de danse, les colonies de vacances thématiques sont déjà des manières de confier à des tiers des tâches dont on ne sait pas, ne peut pas ou ne veut pas s'acquitter.
Beaucoup de parents n'hésitent pas non plus à faire appel à leurs propres parents pour les aider à régler un problème avec leur progéniture sans qu'ils soient pour autant accusés de tirer au flanc.
Le véritable problème de cet hyper-coaching parental, c'est qu'il est pour l'instant démesurément cher et n'est donc accessible qu'à une minorité de parents.
Nadia Daam
Source : Slate, 29 juillet 2014
http://www.slate.fr/story/90321/sous-traiter-education-enfants