jeudi 3 juillet 2014

Prosélytisme - « Ils disent que les imams officiels sont vendus à Satan»

L'islam radical impose sa loi dans les prisons. Enquête.
On les appelle « hérissons », pour Equipes régionales d'intervention et de sécurité (Eris). C'est la troupe de choc que l'administration pénitentiaire (AP) envoie quand il y a du grabuge dans l'une des 191 prisons de l'Hexagone. Le 23 avril, les hérissons qui ont débarqué dans la cour de promenade
de la maison centrale d'Alençon-Condé-sur-Sarthe n'intervenaient
pas pour mater une mutinerie, mais pour calmer le jeu entre musulmans modérés et radicaux. Quelques semaines auparavant, trois jeunes détenus, tombés pour braquage et trafic de stups, s'étaient mis en tête
de faire la loi dans la prison. Ils ont commencé à faire leurs prières en commun dans le « gourbi », la salle
de détente qui se trouve à chaque niveau. «Ensuite, ils n'ont plus voulu serrer la main aux infidèles - les non-musulmans-, puis aux mécréants -les musulmans non radicaux», raconte au Point Pierre*, l'un des pensionnaires de l'établissement. La situation a dégénéré quand le trio a tenté d'imposer la charia à tout le monde. «Ils ont voulu interdire la musique et la console de jeux dans le gourbi, ils voulaient aussi faire retirer de la salle de muscu toutes les photos montrant des torses nus...»
Depuis le début des années 2000, détenus et surveillants tiennent le même discours : l'islam radical a fait son entrée dans les prisons. Derrière les hauts murs, les «frères»  sont montés en puissance. Ils seraient devenus dans certains établissements le groupe dominant, celui qui impose ses règles aux autres dans le petit monde codifié des taulards. L'incident de Condé-sur-Sarthe, qui a eu un écho dans la presse, est l'exception qui confirme la règle. Isolée au milieu d'une plaine de 35 hectares sans âme qui vive alentour, l'unique prison de haute sécurité en France n'est pas un terrain facile pour les prédicateurs. Ici, on accueille les longues peines. Assassins, terroristes, détenus considérés comme les plus dangereux, tels que Youssouf Fofana, le leader du Gang des barbares, et tous ceux dont les autres centrales ne veulent plus en raison de leur «difficulté d'adaptation». Un cul-de-sac pénitentiaire. Ouverte en mai 2013, Condé a connu plus de cinquante incidents, dont l'agression au couteau du directeur adjoint lors d'une fouille en cellule. La moitié des surveillants ont demandé leur mutation. Alors, lorsque le trio de fondamentalistes a voulu fixer ses propres règles, les « durs de durs » leur sont tombés dessus. Après dix jours au mitard, quand les exaltés sont revenus dans leur bâtiment, leurs adversaires les attendaient, munis de pics, poinçons et autres «lames» artisanales. La direction a fini par les envoyer changer d'air dans le deuxième bâtiment.
Ailleurs, dans les centrales et les maisons d'arrêt, les islamistes radicaux font leur chemin sans rencontrer beaucoup de résistance. Au point que les détenus les plus vulnérables préfèrent se mettre sous leur protection. Les «pointeurs», comme on désigne les violeurs en prison, et les balances, qui risquent d'avoir de gros problèmes en détention, les rejoignent. «Si tu en touches un, ils sont vingt barbus à te tomber dessus», explique Pierre. Aux Baumettes, à Marseille, les islamistes radicaux formeraient désormais un clan, un peu comme les gangs dans les pénitenciers américains.
«Ils sont habillés en djellaba ou en tenue afghane, portent la toque et restent groupés, ils ne se mélangent jamais aux autres, ils prient ensemble, font du sport ensemble, descendent en promenade ensemble », décrit Nicolas, un détenu marseillais. A quelque 550 kilomètres de là, à la maison centrale de Clairvaux, l'administration a préféré laisser aux fondamentalistes un étage entier. Le troisième niveau du bâtiment B
leur est réservé. «L'auxi qui s'occupe des gamelles est comme eux, ils lavent eux-mêmes leurs couverts et le chariot, pour que tout soit "pur", et ils ont un local de prière qu'ils gèrent tout seuls», raconte encore Pierre.
Intolérance. Ce ne sont pas les musulmans incarcérés pour terrorisme qui prêchent l'islam radical dans les prisons françaises : ceux-là vivent leur foi discrètement. « Tu
ne les vois pas sous les préaux faire des prêches, explique Pierre, qui a connu neuf prisons en dix ans. Ils
se rasent souvent la barbe et n'embêtent personne. » D'autant que les «terros», l'administration les a à l'œil. Au moindre faux pas, c'est le transfert et l'isolement. La plupart des exaltés religieux sont de jeunes délinquants, souvent des trafiquants de drogue originaires de quartiers défavorisés. Musulmans
de souche ou convertis, ils se sont concocté une tambouille idéologique assaisonnée d'intolérance religieuse. «Ils sont pieux ici, mais pas mal d'entre eux, lorsqu'ils ressortent, se remettent à leurs trafics habituels», constate notre détenu des Baumettes. Mais, pour d'autres, la prison est le point de basculement. Leur radicalisation se poursuit à la sortie, par un parcours initiatique à l'étranger, comme Mehdi Nemmouche, le tueur présumé de Bruxelles, ou Mohammed Merah. Toute la difficulté pour l'AP est de repérer ces délinquants fanatisés qui quittent la prison avec l'idée d'en découdre. En 2008 a été édité un manuel pour aider le personnel à détecter les signes de radicalisation: prendre sa douche habillé, ne plus regarder la télévision ni écouter de musique, ne plus serrer les mains, etc. Une centaine de détenus radicaux, sur près de 70000 pensionnaires, seraient suivis par le Bureau du renseignement pénitentiaire, qui travaille avec la Direction générale de la sécurité intérieure. Le ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve, a fait de leur repérage une priorité. Mais l'EMS 3 (pour état-major sécurité 3) ne compte que 12 agents, tous basés à Paris, au siège de l'AP, et un correspondant unique par région. Ces derniers collectent leurs informations auprès d'un réfèrent dans les établissements, mais tous n'en ont pas, et certains surveillants de maison d'arrêt veillent sur des étages qui abritent plus de 150 détenus chacun.
Une des solutions imaginées
par l'AP contre le prosélytisme
sauvage est le recrutement d'imams
officiels. Ils ne sont que 169 pour
plus de 28300 musulmans enregistrés en prison lors du dernier
ramadan, et ont du mal à s'imposer
face aux prêcheurs non officiels.
«Eux disent que les imams officiels sont vendus à Satan, qu'ils ont le coeur noir!» Les radicaux écument par groupes de trois ou quatre les cours de promenade. «Ils savent qui aborder», commente Nicolas, le détenu des Baumettes. Ils évitent de brancher les « marioles », comme on appelle les voyous à Marseille, et ciblent les « primaires », les nouveaux venus. «Ils repèrent le jeune un peu faible qui vient d'arriver, perdu, sans ami, qui n'est pas assisté. » A Fresnes, Patrick, un « primaire » incarcéré pour avoir cédé à un ami d'enfance qui lui demandait de garder chez lui 1 kilo d'herbe, s'est retrouvé en cellule avec un fondamentaliste.«Pendant deux mois, j'ai dû lire le Coran assidûment et je me suis bien gardé de lui dire que j'étais juif». Lui aussi incarcéré à Fresnes, Emmanuel, 28 ans, un Franco-Camerounais catholique, accusé d'un viol en 2013 dont il a été finalement innocenté, a vécu «soixante- douze jours en enfer». A son arrivée, il s'est retrouvé dans une cellule avec deux codétenus. L'un d'eux, Boubacar, un trentenaire au physique de Tyson, condamné pour séquestration, lui a tout de suite demandé sa religion.
Traumatisme. «Quand il a su que j'étais chrétien, Boubacar m'a forcé a lire des bouquins sur l'islam radical : "Comment convertir un athée", "Comment parler à un non-musulman". En promenade, je me suis retrouvé entouré par lui et trois autres barbus: un Breton converti et deux Maghrébins. Ils m'ont mis la pression, je suis remonté, j'étais KO. Deux jours plus tard, quand Boubacar s'est mis à insulter les juifs, j'ai eu le malheur de dire que je n'avais rien contre eux. A partir de là, il est devenu fou. Le lendemain, ils sont arrivés à quatre devant ma cellule. Un gardien leur a ouvert la porte! Boubacar est entré accompagné d'un autre barbu costaud qui tenait un long couteau: j'étais allongé sur le lit, jecroyais rêver. Ils m'ont menacé».Traumatisé, Emmanuel en parle au chef de détention, qui organise une descente dans les cellules de Boubacar et de son ami: des armes, des puces de portable et les fameux livres sont saisis. Mais, au lieu de l'exfiltrer
pour le mettre à l'abri, l'administration, comme le raconte son avocat, Bernard Benaiem, encourage Emmanuel à jouer la chèvre afin
de démasquer le reste de la bande... Après avoir été tabassé et avoir échappé de justesse à un viol dans
les douches, il est finalement déplacé grâce aux interventions de
son avocat. «L'administration a dû changer mon identité pour éviter qu'ils ne trouvent ma nouvelle cellule. » ;
Depuis peu, de nouveaux arrivants inquiètent l'AP, ce sont les candidats au djihad en Syrie. Autoradicalisés sur Internet, sans antécédents judiciaires, ils sont plus discrets, plus malins et plus persuasifs...
PAR JÉRÔME PIERRAT
* Les prénoms de tous les détenus ont été modifiés
Source : Le Point, 26 juin 2014