jeudi 21 août 2014

Coaching internet - La « mesure de soi » : une avancée pour notre santé ?

Compter ses pas ou ses coups de fourchette, surveiller son sommeil ou son diabète via une appli connectée... Le « quantified self » ou « mesure de soi » envahit notre quotidien. Pour le meilleur ou pour le pire ?
Un body qui surveille la respiration, le rythme cardiaque et la température de bébé, un bracelet qui indique s'il faut remettre de la crème solaire, une fourchette qui mesure les quantités et le rythme des bouchées... Avec l'avènement du « quantified self » (QS) - « mesure de soi » ou « automesure » -, chacun peut évaluer et enregistrer ses moindres mouvements, variations de poids, battements de coeur ou qualité de sommeil. Cette démarche repose sur trois dispositifs qui s'interconnectent : des applis pour smartphone, des objets du quotidien munis de capteurs (balance, podomètre...) et des sites web dédiés à la conservation et au partage de mesures. En pleine explosion, le marché du QS devrait atteindre 26 milliards de dollars en 2017, selon l'étude du cabinet allemand Research2Guidance. Premiers à s'emparer de l'automesure : les sportifs. Mais cette pratique s'invite désormais dans les foyers et les entreprises. Surtout en matière de santé : Tactio, l'appli médicale la plus téléchargée du monde (3,6 millions d'utilisateurs), se synchronise avec les principales marques d'objets connectés. Elle propose des tableaux de suivi dans lesquels l'usager peut intégrer les résultats d'analyses à partir desquels elle calcule le risque d'être victime d'un accident cardiovasculaire ou du diabète.
Gadgets ou outils de connaissance de soi ?
« Un tiers des quatre millions d'hypertendus ont déjà des tensiomètres à domicile, rappelle Nicolas Postel-Vinay, médecin à l'Hôpital Georges- Pompidou, à Paris, et fondateur du site Automesure.com. La nouveauté se situe dans la connexion et l'accumulation des données, mais l'intérêt médical de cette masse d'informations est relatif, souligne-t-il. Le médecin qui veut contrôler l'hypertension n'a pas besoin d'une mesure en continu sur l'année, il lui suffit que son patient en enregistre six par jour durant cinq jours. Nombre de ces objets restent des gadgets et passeront de mode ». Le médecin replace l'avènement du QS dans le cadre de la santé 2.0 (multiplication des sites et forums médicaux) qui a transformé les patients en « sachants ». De la même façon, l'automesure pourra aider le malade à être plus compétent sur sa pathologie et mieux préparé au dialogue avec le médecin. De fait, les fédérations de patients souffrant de maladies chroniques comme le diabète ou l'hypertension s'intéressent de près à la santé connectée. Les adeptes des médecines non conventionnelles sont aussi concernés. Au Canada et aux États-Unis, les pratiquants du QS s'en servent lors de séances de méditation ou de sophrologie (pour évaluer les effets de la relaxation sur le rythme cardiaque et soutenir leurs efforts vers une vie plus saine). Les psychologues anglo-saxons y voient, eux, un outil de soutien à la motivation dans le cadre de thérapies comportementales et cognitives, car elle permet de visualiser aussitôt la récompense de l'effort (perte de poids, amélioration du sommeil...). À l'instar des selfies, qui sont bons pour l'estime de soi, le QS, sorte de selfie biologique, fait du bien à l'ego.
Narcissisme ou lien aux autres ?
« L'automesure est un outil dont on peut tirer le meilleur ou le pire, note la psychanalyste Geneviève Abrial (*). Elle peut soutenir l'estime de soi comme basculer vers une manie du contrôle. L'hypocondriaque y trouvera de quoi nourrir son obsession de la maladie, d'autres s'en serviront pour atteindre une harmonie corps-esprit. Mais cette quantification rejoint un désir de maîtrise, c'est donc bien une sorte de surmoi qui se projette dans cette identification chiffrée de soi ». Sans oublier son effet anxiolytique : « Comme un élixir contre l'angoisse de mort, on se prouve qu'on est vivant en regardant fonctionner son corps ». « Les données constituent un outil de médiation permettant de se relier à soi-même, confirme Béa Arruabarrena, chercheuse en sciences de l'information et de la communication au laboratoire Paragraphe, à Paris, mais il ne faut pas se limiter à la dimension narcissique de ces pratiques, elles sont aussi un outil pour se relier aux autres ». Car le QS, c'est aussi le partage des données via le net ou des rencontres dans le monde réel (comme dans les groupes Weight Watchers ou Alcooliques anonymes). « Ils s'engagent sous le regard bienveillant des autres dans une quête pour devenir meilleurs, assure Béa Arruabarrena. Tout comme la technologie des Google Glass donne accès à une "réalité augmentée" en démultipliant la façon de voir le monde, le QS donne accès à une "identité augmentée" en matérialisant, sur des courbes de suivi biologique, différentes versions de soi »...
* Auteur d'« Enfin moi », PUF (2011).
Christine Baudry
Source : Le Télégramme, 19 août 2014,
http://www.letelegramme.fr/mieux-vivre/la-mesure-de-soi-une-avancee-pour-notre-sante-19-08-2014-10303840.php?utm_source=rss_telegramme&utm_medium=rss&utm_campaign=rss&xtor=RSS-52