vendredi 22 août 2014

Croyances et religions – Marx contre les endormeurs

« La religion est l’opium du peuple », das Opium des Volks. Cette formule  ô combien célèbre, se trouve dans l'un
des deux écrits que le jeune Karl Marx avait rédigés, en 1843, pour l'unique numéro des « Annales franco-allemandes ». Cette revue était éditée par
des révolutionnaires allemands, alors émigrés à Paris. Et les deux opuscules de Marx qui y figuraient avaient pour titres respectifs «la Question juive» et «Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel. Introduction». «La misère religieuse, écrivait Marx dans ce dernier texte, est, d'une part, l’expression de la misère réelle, et, d'autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, lame d'un monde sans cœur, de même qu'elle est l'esprit d'une époque sans esprit. C'est l'opium du peuple ». Thèse, antithèse, synthèse, comme on le voit Non pas blanc, noir, gris... Nom Soupir, esprit d'un monde sans âme, narcotique. Expression, protestation, opium. La somme n'est pas nulle: elle est à l'évidence, négative.
1. La religion est «expression» de la misère réelle, comme cela se voit, de nos jours, dans nombre de pays dont les peuples méprisés ou martyrisés. La religion est le rêve. Et le rêve est l’inversion de la conscience éveillée. Hommes et femmes, par son truchement, se tournent vers l'intériorité, ou vers la communauté des croyants, afin d'y trouver un auditoire pour leurs douleurs. Ici, ils expriment les secrets qui les oppressent, ici, ils soulagent leurs cœurs dévastés. « Dieu est une larme d'amour versée en cachette sur la misère humaine», écrivait déjà Feuerbach, que Marx a lu et révéré. Dieu, c'est un « soupir inexprimable qui se trouve au tréfonds de l'âme», avait déclaré Sébastian Franck, un mystique du XVIème siècle.
2. Mais la religion est aussi «protestation » contre la misère réelle, comme cela se devine dans la promesse de l'Evangile de Matthieu, selon laquelle
« les derniers seront les premiers, et les premiers seront lès derniers ». Voyez la théologie de la libération, en Amérique latine, qui, dans les années 1970, avait fait de l'« option préférentielle pour les pauvres » sa principale règle de conduite. Voyez le prêtre Thomas Müntzer qui tenta, au cours de la guerre des Paysans, en Allemagne, de soulever les campagnes contre les princes régnants et les ecclésiastiques. Et qui finit décapité en 1525. Engels voyait en lui l'un des premiers communistes.
3. Vient enfin la synthèse, qui n'est pas un entre-deux pâlichon, destiné à réconcilier tout le monde : la religion est l'opium du peuple, un antalgique, un hypnogène, un émollient. L'homme religieux n'est heureux que de manière imaginaire Et le véritable bonheur du peuple exige donc que la religion soit supprimée en tant que bonheur illusoire. Car elle est toujours une arme, un recours possible pour toutes les variétés d'endormeurs. Ses hiérarques enseignent généralement soumission et résignation vis-à-vis des puissants. Elle sert aisément à ceux-ci de « manteau et prétexte », comme a dit Machiavel, lorsqu'ils entendent mener quelque croisade ou quelque guerre de rapine (« le Prince », chap. XXI). Le grand secret du régime monarchique et son intérêt majeur, déclare dans le même sens Spinoza, est de tromper les hommes et de colorer du nom de religion « la crainte qui doit les maîtrise afin qu'ils combattent pour leur servitude, comme s'il s'agissait de leur salut (« Traité théologico-politique », préface). Et Lucrèce, l'épicurien, avait dénoncé, dès l'Antiquité, l'imposture et la cruauté des devins qui, chez les païens, tout du moins, réclamaient que du sang humain fût versé au cours d'atroces sacrifices. Bref, les mots doucereux, lénifiants de la religion recouvrent, le plus souvent, une volonté de sanctifier... l'état de fait actuel, les inégalités, l'oppression, les injustices et les déséquilibres sociaux. Kant avait signalé, lui aussi, que son rôle se réduit, parfois, à celui d'un vulgaire opiacé. Critiquer la religion, selon Marx, ce sera donc critiquer cette vallée de larmes, dont la religion est l'auréole. La combattre, ce sera lutter, comme par ricochet, contre ce monde lui-même. Contre ce monde dont elle est un peu l'arôme spirituel. Ce sera, somme toute, exiger qu'il soit renoncé à une situation qui a besoin d'illusions. •
JEAN SALEM, enseignant à l’Université Paris-1, et anime à la Sorbonne le séminaire « Marx au XXIème siècle »
Source : Le Nouvel Observateur, 21 août 2014