vendredi 22 août 2014

Radio - Le téléphone sonne faux

Prévenu par un ami du passage à l'antenne, le vendredi 15 aout, d'une émission de France Inter faite « pour moi » et ayant pour titre : « Se soigner autrement » dans le cadre de l'émission « Le téléphone sonne », j'ai fait parvenir au réalisateur un courriel où j'écrivais :
« Je connais particulièrement bien le thème de ce soir. J'ai créé un site et j'ai écrit trois ouvrages sur ce sujet. Voir ici: http://www.pseudo-medecines.org/

Je voudrais donc vous préciser certaines choses :
1) il n'y a pas de médecine non conventionnelle, douce, traditionnelle, etc. Nous sommes XXIe siècle. Il y a La médecine qui est « basée sur les preuves » (EBM) et toutes les autres disciplines qui se sont emparées du créneau tenu autrefois par le chaman, le sorcier ou le curé, mais n'ont jamais fait la preuve de leur efficacité. Or, il faut que ce soit clair, la charge de la preuve appartient à ceux qui affirment et celle-ci ne peut être acquise par le simple sophisme « post hoc ergo procter hoc ».
2) l'engouement pour les médecines non conventionnelles (qu'on devrait appeler non prouvées) résulte de la pratique contestable d'un certain nombre de membres du corps médical. De cela je pense que vous parlerez abondamment (scandales, relations avec les laboratoires, etc.) et c'est l'objet de mon troisième livre : « la médecine postmoderne prend le pouvoir ».
3) les citoyens ont parfaitement le droit de choisir la manière dont ils veulent soigner leur «bobologie». Lorsqu'ils sont atteints de maladies graves, ils se tourneront de toute façon vers la médecine basée sur les preuves.
Ce qui est totalement inadmissible, c'est que des médecins pratiquent (avec la complicité du conseil de l'ordre et l'agrément des mutuelles) ces médecines non prouvées alors que l'article 39 de leur code de déontologie le leur interdit.
En clair :
- A la médecine ayant fait ses preuves l'exercice par les médecins et le remboursement de la collectivité (qu'elle soit sécurité sociale ou mutuelle).
- Liberté pour les citoyens de choisir des techniques sans efficacité et généralement sans danger à condition qu'ils en assurent la charge.
Ainsi : « à chacun son métier... » et nos finances seront bien gardées. »
Je fus appelé une demi-heure environ avant l'émission pour me proposer d'y intervenir.  Il me fut bien précisé que le seul point qui les intéressaient était le premier, pas question d'évoquer le reste.
Je fus ensuite confié aux techniciens afin qu'ils assurent une connexion satisfaisante. Pour les raisons que chacun connaît, pas question d'écouter l'émission sur la radio ni sur le Web. Le problème est que les techniciens en question furent incapables de m'assurer un « retour » satisfaisant. Je ne percevais l'émission, de manière à peine audible, qu'en collant le combiné à mon oreille et en me bouchant l'autre.
Les intervenants étaient : « Le président du registre des ostéopathes de France, le vice-président du l'union française des praticiens de médecine traditionnelle chinoise, un producteur cueilleur (non, pas un chasseur-cueilleur! Voyons!) de plantes médicinales, herboriste et botaniste de terrain depuis plus de 25 ans, un rebouteux praticiens en Chi Tao Ming et un avocat ». Aucun contradicteur, aucun médecin, aucun scientifique. Tout était réuni pour une émission d'une grande objectivité.
Gilles Halais introduisit le sujet en disant que le praticien de médecine non conventionnelle est celui « qui a pris le relais quand le médecin disait: je ne peux rien pour vous ouvre » et après avoir bien précisé que « l'émission avaient été préparée par Virginie Le Duault diplômée en herboristerie ». Il crut bon de préciser pensant faire de l'humour que cela prouvait bien «qu'on n'embauche pas n'importe qui à France Inter ». Défense de rire ! Il s'avérera d'ailleurs par la suite que cette personne n'est pas diplômée en herboristerie puisque ce diplôme n'existe pas et qu'elle a simplement un « certificat d'herboristerie » dont je suis encore à me demander ce que cela peut être.
Le décor était planté pour une émission objective et équilibrée !
C'était comme si le regretté Alain Bédoué avait présenté un
« téléphone sonne » sur une mesure gouvernementale en invitant exclusivement des ministres ou des responsables du parti majoritaire.
Enfin!
J'ai entendu avec beaucoup de difficultés l'intervention du premier témoin, juriste, sur le propos duquel il n'y a rien à redire.
Les intervenants firent ensuite assaut pour présenter leur discipline comme étant la plus ancienne, donc la plus valable.
Puis le réalisateur m'appela à l'antenne (Jean de Nîmes).
Je commençais à m'élever contre les propos que je venais d'entendre en disant : « ce qui m'intéresse dans ce qui vient d'être dit, c'est le fait qu'on présente un certain nombre de médecines comme étant très anciennes et parce qu'elles sont très anciennes cela constituerait une preuve . Ce n'est absolument pas une preuve: la médecine du temps de Molière est très ancienne et elle n'est absolument plus pratiquée ».
Puis je formulais les propos qu'on attendait de moi : « Il n'y a pas 36 médecines il y a une seule médecine c'est La "médecine basée sur les preuves" qui s'appuie sur des publications, des preuves très difficiles à obtenir ». Je me préparais à indiquer que les médecines non conventionnelles ne répondaient pas à ces critères, mais c'est alors que je perçus dans le combiné le bip bip bip caractéristique d'une ligne coupée.
Je ne ferai pas au réalisateur le procès d'avoir voulu arrêter net mes propos iconoclastes, car il n'est pas exclu qu'à force d'appuyer le combiné sur mon oreille j'aie malgré moi déclenché une touche comme le prétendit alors l'animateur. Pour autant, on ne me rappela pas !!!
Je ne pus donc pas rester en ligne ni demander à intervenir à nouveau et c'est pourquoi après avoir écouté l'émission en podcast, je vais vous fournir ici l'énoncé de quelques contrevérités qui furent formulées à partir de cet instant et des réponses que j'aurais pu (ou du) y apporter.
Gilles Halais répondit d'abord à mon affirmation sur la preuve par l'objection habituelle (je cite): « La difficulté est que les laboratoires pharmaceutiques vont pouvoir investir des dizaines de millions d'euros pour prouver l'efficacité d'un médicament. Pour une médecine parallèle ou complémentaire la difficulté c'est de prouver son efficacité parce qu'elle place l'individualité du patient au cœur de sa démarche ».
Disons d'abord que « placer l'individualité du patient au cœur de sa démarche » est une phrase passe-partout qui ne signifie rigoureusement rien. Tous les médecins placent le patient au cœur de leur démarche, mais tous ne savent pas établir avec celui-ci une relation qui soit favorable à la guérison. C'est vrai pour les médecins, c'est vrai aussi pour ceux qui pratiquent des médecines fantaisistes.
Je dois par contre répondre longuement à l'objection selon laquelle les médecines non conventionnelles n'ont pas été assez étudiées pour des questions financières et que c'est pour cela qu'elles n'ont pas pu apporter des preuves de leur efficacité.
Voici ce que j'ai dit à ce sujet, lors d'une communication présentée le vendredi 15 novembre 2013 lors du séminaire annuel des commissions de travail en éthique médicale sur le thème:
« mensonges et vérité, éthique et pratique de soins ». Espace étique européen UMR 72 68 – APE S
Le fait que les médecines non conventionnelles n'aient pas été assez étudiées est une objection qui justifie toutes les dérives et permet en particulier l'introduction des médecines non conventionnelles dans les milieux hospitaliers. Il importe donc de se pencher sérieusement sur cette affirmation.
Nous ne parlerons pas ici de l'homéopathie dont les bases sont une insulte à la science et dont les multiples études (biaisées ou sans résultat) ont été résumées dans une méta-analyse publiée en 2005 par le journal The Lancet. À cette occasion la rédaction pouvait écrire : « Désormais, les médecins doivent faire preuve d’audace et être honnêtes avec leurs patients sur le manque d’effets de l’homéopathie... ».
Plaçons-nous donc sur l'ensemble des médecines non conventionnelles :
La « Collaboration Cochrane », organisation anglaise qui rassemble tout ce qui a été publié sur des sujets scientifiques, a répertorié 598 études portant sur les médecines complémentaires. Aucune de ces études ne présente un résultat positif.
Pour lire l’article en entier, activer le lien ci-dessous:
Source : Le blog Médiapart de Jean du Berry, 16 août 2014,
http://blogs.mediapart.fr/blog/jeanduberry/160814/le-telephone-sonne-faux

Note du CIPADD : Depuis 18 mois environ, le CIPPAD a recueilli plusieurs remarques d’auditeurs de France Inter s’étonnant qu’une radio publique fasse autant la part belle à l’irrationnel et aux croyances. Au delà de l’exemple rapporté ici, ceci concerne aussi des émissions de divertissements à des heures de grandes écoutes, la promotion d’associations à vocations économiques liées au New Age ou à l’Anthrosophie, ou encore l’interview d’intellectuels ou de personnes connues pour véhiculer des idéaux spirituels douteux.
Est-ce bien le rôle du service public de faire la part belle aux croyances, d’autant que le discours rationnel, soubassement même de notre société, semblerait être trop souvent sous-représenté dans les débats portant sur ces questions ?