mercredi 20 août 2014

Vendée - Une école atypique en gestation à la Roche-sur-Yon

Des chrétiens sortent du silence

Relancé par des parents qui ne semblent pas trouver entière satisfaction dans les propositions portées par les établissements de l’Enseignement catholique, le projet d’ouverture d’une école indépendante dans des locaux d’un centre paroissial à La Roche-sur-Yon suscite une levée de boucliers tous azimuts.« Ce qui est en cause, ce n’est pas le projet en tant que tel mais ce qu’il révèle de fractures plus profondes et souterraines », expliquent des chrétiens ulcérés et particulièrement remontés.
 
Tous les ingrédients d’un feuilleton susceptible de se jouer en plusieurs épisodes sont réunis. Premier épisode : au-delà des séquences qui ont été jouées en coulisses, l’invitation (lancée de l’Association des parents éducateurs de Vendée) pour une réunion de présentation de l’école Sainte-Thérèse de l’Enfant-Jésus. La réunion est convoquée pour le lundi 19 mai, d’après le message électronique signé Anne Moreau et Bruno Nollez. « N’hésitez pas à transférer ce courrier aux familles susceptibles d’être intéressées ou qui désirent simplement découvrir notre projet », suggèrent-ils. La discrétion n’était plus de mise, car le projet en gestation se concrétiserait à la rentrée de septembre 2014 pour accueillir des enfants de la grande section au CM2. Cette école, plaident les porteurs du projet, « est le fruit du travail de parents de toutes générations qui désirent offrir aux enfants un enseignement de qualité en accord avec leurs valeurs humaines et spirituelles dans le souci d’une cohésion éducative ».

La réunion du 19 mai marque une étape dans la campagne de pré-inscriptions.
L’invitation qui l’a précédée évoque « une école catholique indépendante » créée pour « répondre au plus près aux attentes des parents ». Grâce à une pédagogie devant s’appuyer « sur les méthodes anciennes qui ont fait leurs preuves ». « Les élèves seront en blouse, auront la prière tous les matins…
 
La volonté serait, outre un enseignement adapté, que les enfants vivent une transmission vivante de la foi catholique pour être missionnaires et évangélisateurs, une éducation au vrai, au beau et au bien, qui n’est plus de mise aujourd’hui y compris dans l’Enseignement catholique », lit-on dans le compte-rendu de la réunion du 19 où les organisateurs sont décrits comme « motivés et déterminés » et des participants comme « enthousiastes et attentifs ». Ils ont sûrement les moyens de leur engouement, car le projet n’est pas à la portée de toutes les bourses. Outre le ticket d’entrée que constitue l’adhésion à l’association (70 euros), les frais de scolarisation nécessiteront un budget conséquent : 1 920 euros par an (1 560 pour le deuxième enfant, 1 200 pour le troisième et les suivants. « Sans les repas, précise l’association, puisqu’il n’y aura pas de cantine mais la possibilité de déjeuner sur place en apportant son repas. » Au regard des tarifs pratiqués, les établissements de l’Enseignement catholique supporteraient plus qu’avantageusement la comparaison en termes de contributions financières des familles. 

Un projet déjà retoqué 

D’autres aspects du feuilleton concernent précisément les liens que les porteurs du projet auraient voulu établir avec le réseau de l’Enseignement catholique relevant de l’autorité diocésaine. D’après nos informations, le projet remonterait à une dizaine d’années et se serait heurté à une fin de non-recevoir courtois mais ferme d’un évêque constamment à la recherche du consensus et attentif aux conseils de proches collaborateurs échaudés par des risques alors clairement perçus. Ils seraient revenus à la charge dans le cadre de « temps de dialogue avec la Direction de l’Enseignement catholique », commente le directeur diocésain, Christophe Geffard, dans une correspondance adressée le 2 juin aux chefs d’établissement. Il réagissait à un article de presse mettant sur la place publique le projet relancé par des promoteurs qui s’étaient assurés la bénédiction du curé-doyen de La Roche-sur-Yon, le père Dominique Libot, acceptant de mettre à leur disposition, en location pour un an - « le temps que l’association trouve un autre lieu » - des locaux au sein du centre paroissial Saint-Pierre, au Bourg-sous-la-Roche. 

Dans le bulletin paroissial, sous la plume du curé-doyen, on lit que l’Association des parents éducateurs de Vendée (une dénomination dont certains déplorent qu’elle sous-entendrait que la qualité d’éducateurs est accaparée par des parents qui seraient portés à la contester à d’autres) « recherche depuis presque deux ans des locaux pour lancer leur école ». « Après avoir fait de multiples démarches et dialogué avec la Direction de l’Enseignement catholique de Vendée, aucune perspective sérieuse ne s’est ouverte. Il y a un an, je m’étais personnellement opposé à ce que cette école s’ouvre dans des bâtiments paroissiaux. Aujourd’hui, la situation est différente, et il m’a semblé normal de louer des locaux paroissiaux afin de les aider… De plus, il y a une urgence, car des projets comme ceux-ci sont régulièrement lancés depuis quelques années et il est à craindre que si ces familles, bien insérées ecclésialement, échouent dans leur projet, un autre projet soit entrepris par des personnes plus en distance avec l’Église, voire en rupture », plaide Dominique Lubot. Et d’annoncer lui-même, dans le bulletin paroissial, pour le 17 juin à 20 h 30 au centre Saint-Pierre, une réunion de présentation de la nouvelle école pour les membres de la communauté du même nom.

Des paroissiens ulcérés
 
Entre-temps, les discussions entre les familles en pointe dans la promotion du projet et la Direction diocésaine de l’Enseignement catholique ont achoppé sur des positions difficiles à concilier au regard des caractéristiques du projet éducatif diocésain.  Christophe Geffard met en avant à cet égard « les valeurs » qui sont au coeur de la vie des établissements ainsi que les obligations qui découlent de l’appartenance au réseau diocésain. Et d’ajouter : « Les responsables de l’association nous ont informés de leur décision de création d’une école hors contrat. Dans l’hypothèse de son ouverture, cette école n’appartiendra pas au réseau de l’Enseignement catholique de Vendée, dans la mesure où elle n’est pas reconnue comme école catholique. » La messe aurait été dite et l’affaire aurait pu en rester là. C’était compter sans les réactions que n’allait pas manquer de susciter ce qui n’était plus un projet hypothétique grâce à la sollicitude du curé doyen. Dans les milieux d’Église, d’aucuns (et pas uniquement des laïcs ou des anciens dont Mgr Alain Castet affirme publiquement qu’ils « se sont engagés dans des combats qui s’épuisent aujourd’hui ») ont lancé des messages dénonçant une décision « prise au mépris des chrétiens et de la communauté paroissiale ». « Si on vous avait demandé votre avis, on sait que vous n’auriez pas été d’accord », aurait répliqué le père Dominique Lubot aux membres du conseil paroissial pour les affaires économiques. André Leroy, juriste et ancien économe diocésain, estime que le conseil paroissial aurait impérativement dû être consulté pour une telle décision, car elle porte sur un acte d’aliénation d’un bien. Et d’ajouter que « l’aliénation ne peut s’opérer que pour une juste cause » et que « pour être valide », une telle décision « doit être soumise à l’autorité de l’évêque ». Des chrétiens estiment qu’il est impensable que le père Dominique Lubot se soit exonéré de l’approbation de son évêque.

Des paroissiens sont outrés qu’il les ait mis devant le fait accompli, après avoir agi et décidé en catimini. « Sa décision doit être mise en cause. Alors qu’il en avait l’obligation canonique, il n’a pas réuni ni consulté le conseil paroissial. L’association diocésaine de Luçon [entendez le diocèse de Luçon, NDLR] ne peut pas mettre un bien à vocation cultuelle à la disposition d’un établissement scolaire qui, plus est, n’est pas officiellement reconnu par l’Enseignement catholique », argumente l’ancien économe diocésain. Des arguments qui confortent les paroissiens dans leurs doléances.

« Le centre Saint-Pierre donne une visibilité à la communauté chrétienne du Bourg-sous-la-Roche et aux chrétiens du Bourg. C’est un lieu d’accueil et  d’écoute pour toutes les demandes qu’ils peuvent avoir à formuler : mariages, baptêmes, messes, sépultures, rencontres amicales, réunions de convivialité. L’école Notre-Dame et le collège Richelieu, établissements catholiques sous tutelle de la Direction diocésaine, y bénéficient de salles pour la catéchèse à Noël et à Pâques. Les enfants de l’école publique sont également accueillis dans ces locaux pour leur catéchèse. Des associations, services et mouvements d’Église y tiennent leurs réunions et leurs rassemblements. Ce lieu est vraiment pour nous notre maison paroissiale », expose Anne-Marie, membre de l’équipe d’animation de la communauté. Et d’ajouter : « Notre volonté, à nous, des chrétiens du Bourg et engagés dans la pastorale paroissiale,

ce n’est pas de nous opposer à l’ouverture d’une école privée hors contrat, mais de garder l’usage de ce centre pour sa vocation initiale de lieu cultuel et pastoral. Et nous ne voyons pas bien comment une cohabitation pourrait s’établir avec une école non reconnue par l’Enseignement catholique. »

Les médias pris à témoins

Pour Anne-Marie et bien d’autres, il y a à s’interroger aussi sur le signe que l’Église donnerait en apparaissant comme partie prenante d’un projet dont l’un des deux vicaires généraux du diocèse (qui affirme ne pas être celui qui a suivi le dialogue avec entre la Direction diocésaine de l’Enseignement catholique et les porteurs du projet et avoir eu les premiers éléments sur la création de la future école) estime qu’elle relève d’une « initiative singulière, marginale ». Certes, mais le père Jean Bondu ajoute aussitôt que l’Enseignement catholique peut en « tirer profit pour d’heureux renouvellements ». « On est dans une ambivalence continuelle », répliquent ceux et celles qui dénoncent un double langage de sa part, en relevant qu’il est monté au créneau pour relayer et soutenir le curé-doyen dans une autre décision susceptible pourtant d’ajouter de l’huile sur le feu : le père Dominique Lubot a réagi le dimanche 8 juin à l’annonce d’une conférence de presse prévue pour le mardi 10 juin au centre paroissial Saint-Pierre en interdisant qu’elle s’y tienne, sous prétexte notamment que « le linge sale se lave en famille ». Effet boomerang, cette interdiction a ajouté du piquant à cette rencontre avec les médias venus au rendez vous. Nous avons été accueillis sur le parvis de l’Église par une quarantaine de laïcs qui représentaient « de nombreux baptisés, prêtres, laïcs, religieux et religieuses, décidés à sortir du silence et de la souffrance qu’imposent ceux qui s’acharnent à casser toute dynamique qui sort de l’entre-soi ».

Porté sur la place publique, le débat sur la future école Sainte-Thérèse de l’Enfant-Jésus [bonjour le risque de confusion avec l’école catholique du même nom implantée de longue date à La Roche-sur-Yon !] devient désormais un élément d’un malaise plus profond. « Depuis bientôt six ans, nous nous enfonçons dans l’impasse qui vient des décisions qui confortent l’influence grandissante de ceux qui ont inventé la parabole de la brebis bien au chaud dans l’entre-soi et le repli sur le passé », déplorent des chrétiens maintenant décidés à entrer ouvertement en résistance. Dans l’immédiat, « l’urgence porte sur le bras-de-fer avec des clercs qui estiment que les laïcs n’ont pas voix au chapitre à propos d’une décision qui accélérait la dévitalisation de la communauté chrétienne de l’ancienne paroisse Saint-Pierre ». Cela a été dit et répété au cours d’un autre épisode du feuilleton : une réunion tenue dans la soirée du mardi 3 juin, dans l’une des salles du centre paroissial Saint-Pierre. Plus d’une centaine de chrétiens (laïcs et consacrés) s’y sont rassemblés, venus des quatre coins de la Vendée, pour « exprimer leur soutien à la communauté du Bourg sous-la-Roche et échanger sur les préoccupations et perspectives d’avenir ». Deux heures avant cette réunion, certains des participants avaient répondu présent à l’appel du PCF qui organisait une manifestation silencieuse devant le centre Saint-Pierre contre « un projet révélateur d’un intégrisme flagrant ». Lire, en page suivante, la réflexion proposée par Jean-Luc Guitton, diacre permanent qui aborde la question dans une optique pastorale (chronique de la fraternité).

Source : L'Echo de l'Ouest, 13 juin 2014