lundi 15 septembre 2014

À Angers : les intégristes entrent en scène

Une douzaine d’intégristes musulmans brandissant le Coran et proférant des insultes - «impurs» mais aussi «racistes», «salopes», «petites bites» et «on va vous péter la gueule» -, ajoutés à quelques SMS de catholiques outrés par le spectacle ont suffi : la municipalité d’Angers (UMP) a censuré la création de rue les Squames, de la compagnie Kumulus, qui traitait à sa manière la gêne éprouvée vis-à-vis des présentations racistes d’indigènes vue comme des bêtes curieuses.

A l’écart. Normalement proposé trois fois au sein du festival des arts de la rue les
Accroche-Cœurs (1), à Angers, le spectacle a été interrompu une demi-heure avant terme vendredi, déprogrammé samedi et remplacé par un débat impromptu sur les intégrismes et l’intolérance, puis finalement rejoué dimanche, mais hors la rue, dans une salle sous haute surveillance des polices nationale et municipale. Menaçant de ne pas jouer si la censure était maintenue, les autres troupes programmées ce week-end ont protesté solidairement auprès du festival, qui s’est retourné vers la municipalité. Après avoir envisagé l’hypothèse d’annuler purement et simplement l’ensemble du festival, la mairie a un peu fait machine arrière, en reprogrammant une représentation, mais à l’écart et amputée de sa déambulation.
 Onze mois après l’épisode de la banane brandie lors de la visite de Christiane Taubira dans la ville, le muséum des Sciences naturelles d’Angers présente l’expo «Zoos humains, l’invention du sauvage», proche de la réflexion de la compagnie Kumulus. Pour Philippe Violanti, le directeur artistique des Accroche-Cœurs, «la question de société de la montée des intégrismes est entrée dans nos murs. Si les arts de la rue peuvent contribuer à porter ce débat dans l’espace public, tant mieux... Ce ne sont pas que des échassiers à nez rouge».
 L’adjoint à la culture, l’avocat Alain Fouquet, sans étiquette, maintient que la municipalité a programmé ce spectacle en connaissance de cause et «n’a pas cédé face aux intégristes et à l’intimidation», mais a voulu «privilégier, sous la pression, la sécurité du public familial sur une place avec des marches, où une dizaine d’agités politico-religieux peut facilement semer une panique dans la foule. Puis le maire a fait évoluer sa position au nom de la liberté d’expression. Ce n’est pas du rétropédalage... Finalement, on n’aurait pu rêver un meilleur exercice de la fonction de ce spectacle à nous interroger».

«Courage». Pour Barthélémy Bompard, le directeur de la compagnie Kumulus, «c’est pourtant bien de la censure. On ne joue pas samedi, la mairie est allée jusqu’à présenter ses excuses à ceux qui auraient été choqués, et dimanche, on nous déplace dans une salle, ce qui nie totalement l’esprit du spectacle de rue, qui s’adresse aux gens qui viennent nous voir mais aussi aux passants qui tombent dessus par hasard, sans l’avoir décidé. Ça dépasse largement le fait qu’on joue ou pas, c’est une question de démocratie, de société». Et d’ajouter : «Il aura suffi que quelques intolérants s’expriment pour qu’on leur donne raison. Ça manque totalement du courage nécessaire pour résister aux intégrismes de tout poil. Le petit groupe qui est venu foutre le bordel vendredi n’avait aucune intention de discuter. A part des insultes, il n’y a eu aucun échange. Ce sont des intolérants qui n’acceptent rien, pas même une femme en jupe. La municipalité a flippé.»

(1) Sur trois jours, une soixantaine de compagnies, plus de 250 000 spectateurs.
Par NICOLAS DE LA CASINIÈRE Nantes de notre correspondant
 
Source : Libération, 15 septembre 2014

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