vendredi 5 septembre 2014

Info ou Intox ? Une première expérience de télépathie réussie

Depuis 48h des dizaines de journaux titrent « Une première expérience de télépathie réussie», semant l’interrogation. Aurait-on enfin identifié le support permettant la transmission de pensées entre individus ?

Les articles se réfèrent à une étude réalisée par deux laboratoires et deux sociétés de Barcelone, une autre de Strasbourg, ainsi qu’une équipe de l’université américaine de Harvard, et publiée le 19 août dans la revue Plos One, sous le titre « Communication consciente cerveau-à-cerveau chez l’homme utilisant des technologies non-invasive. »

Selon ces scientifiques il s'agit d'un premier pas dans l'exploration d'autres moyens de communication, et l’on peut-y lire des phrases comme : « L’évolution de la société pointe vers une augmentation progressive des interrelations entre les cerveaux humains », « il existe maintenant la possibilité d’une ère nouvelle où les cerveaux vont dialoguer d’une façon plus directe », ou bien encore « Ces expériences démontrent la faisabilité de communication directe de cerveau à cerveau chez des humains ».

L’étude a été dirigée par la société privée de Barcelone StarLab, et la revue PLOS One indique qu’il existe potentiellement des intérêts commerciaux communs entre les trois chercheurs de cette société et les résultats publiés. Il en va de même pour les employés de la seconde société barcelonaise Neuroelectrics, ainsi que pour ceux  d’Axilum Robotics de Strasbourg.


Neuroelectrics est spécialisée dans la détection des signaux provenant de l’activité cérébrale. A ce titre elle s’intéresse également aux effets du yoga et de la méditation sur le fonctionnement du cerveau.

Les deux sociétés Starlab et Neuroelectrics sont étroitement liées.

Ainsi, en juin 2014 dans le blog de la société Neuroelectrics, blog fermé dans la foulée de la publication de l’article dans la revue Plos One, le responsable des projets de la société Starlab, M. Ibañez, écrivait : « Dans les  prochaines semaines chez Starlab / Neuroelectrics nous allons mener une étude sur les effets de la méditation mesurés par électro-encéphalogrammes. [...] « Après avoir lu et appris un peu sur la méditation, ses effets et ses preuves scientifiques, j'ai réalisé que c'était un sujet fascinant avec une grande variété d'applications potentielles. [...] La Méditation est une ancienne pratique spirituelle et de guérison qui a été pratiquée dans certaines parties du monde depuis des milliers d'années. Dans la vallée de l'Indus, les archéologues ont découvert des preuves de la méditation dans des murs sculptés datant d'environ 5000 à 3500 avant J.C. Les images montrent des gens assis dans ce que beaucoup d'entre nous reconnaîtrons comme des postures de méditation. En d'autres termes, les personnes étaient assises sur le sol avec les jambes croisées, les mains posées sur les genoux, et les yeux légèrement rétrécis, mais pas complètement fermés.

Aujourd'hui, la méditation est extrêmement populaire dans les pays occidentaux et est souvent utilisée comme une stratégie thérapeutique complémentaire pour une variété de problèmes liés à la santé. La méditation aide en général les gens à atteindre un meilleur équilibre personnel. Au cours des dernières décennies, des études ont révélé l'efficacité de la méditation sur le stress et la réduction des troubles anxieux, la relaxation, l'atténuation de la douleur, la réduction de la pression artérielle ou l'attention, entre autres. Différents types de techniques de méditation existent, regroupés en 7 catégories principales [...] 1- la Méditation transcendantale..., 2- la Méditation de Pleine conscience..., 3- le Qi Gong..., 4- le Taï Chi..., 5- le yoga..., 6- diverses méditations combinant certaines approches précédentes..., 7- des méditations n’entrant dans aucune des autres catégories. [...]  

En ce sens, la méditation peut être définie comme une pratique dans laquelle un individu entraine son esprit ou induit un mode de conscience, soit pour en tirer un avantage ou bien comme une fin en soi. Cette définition est en accord avec le Neurofeedback. Les techniques de Neurofeedback peuvent permettre d’extraire les informations provenant de la méditation des signaux de l’électro-encéphalogramme et les renvoyer vers l'utilisateur qui pratique la technique de méditation à l'aide d'un retour visuel ou auditif. Le suivi de la méditation peut enseigner au pratiquant l'autorégulation et est actuellement utilisé comme une aide à la méditation elle-même.

Dans mes prochains messages, je vous tiendrai au courant de ​​nos résultats en essayant de mesurer l’effet de la méditation dans l’électroencéphalogramme mesuré avec Enobio. Je décrirai aussi de façon plus scientifique les preuves et les changements induits sur l’électroencéphalogramme par certaines des techniques de méditation présentées précédemment. Restez à l'écoute, Ommm ... »

De tout temps certaines croyances ont rêvé pourvoir unifier la matière à l’esprit, et son esprit à celui du voisin, pour connecter l’ensemble à une divinité unique, à « un tout », à « l’Unique ».

Cette croyance, censée renvoyer Descartes au placard,  se retrouve ainsi dans nombreux mouvements, mettant alors l’intuition partagée, la pensée commune « post-moderne» au milieu de la place. L’ensemble, souvent teinté de relents fascisants, essaye de modeler chacun dans cet « Unique », cet « absolu ».

Cette communion planétaire se retrouve ainsi dans le shivaïsme et sa non-dualité, par opposition à la dualité matière/pensée de Descartes qui allait tout de même structurer l’évolution des connaissances depuis trois siècles.

Dans un registre voisin, les écrits du père jésuite et paléontologue Pierre Teilhard de Chardin, dont les publications spirituelles furent interdites de son vivant par l’épiscopat, allaient mettre en orbite le monisme, la noosphère, avec des notions de convergences et de hauteurs qui se rejoignent. Considéré aujourd’hui comme l’un des pères tutélaires du New Age, certains voudraient y voir dans ses travaux l’annonce prémonitoire d’Internet, ce fantastique outil issu de la technologie. Teilhard de Chardin sera aussi rapidement absorbé par la pensée souvent peu rationnelle du mouvement du Renouveau charismatique.

Les gnoses, d’une façon générale, sont également adeptes de cette idée de fusion matière/esprit/dieu, qu’elles se revendiquent d’origine chrétienne comme par exemple la Rose Croix d’Or, ou d’autres religions, comme le soufisme dans l’Islam.

Bref, cette fusion avec l’Unique est souvent vue par le monde ésotérique comme une sorte d’aboutissement ultime, nécessitant aussi au passage un solide syncrétisme pour ouvrir au plus grand nombre, comme nous le propose aujourd’hui le mouvement New Age.

L’idéal étant de pouvoir assoir l’ensemble de ces croyances sur des preuves scientifiques irréfutables, permettant de renforcer la crédibilité du tout. Certains mouvements n’hésitant pas à construire à rebours de pseudo-preuves scientifiques, encourageant les plus jeunes de leurs adeptes à gravir les échelons du monde académique pour être en position de publier des études à caractère scientifique souvent peu solides, mais très médiatisées.

L’un des exemples les plus actuels étant sans doute les vertus curatives attribuées de la Méditation de Pleine Conscience, qui semblent être largement remises en question par une méta-analyse sur le sujet. 

Ces démarches sont alors souvent doublées d’un système d’auto-financement impliquant toutes sortes de fondations, ou de donateurs anonymes, afin de soutenir et faciliter la réalisation des travaux de recherche. Les intérêts croisés entre publications scientifiques et croyances deviennent alors patents.

Au niveau des Etats, les années 60-70 ont aussi connu, tant en Occident qu’en URSS, leur grande période de parapsychologie et télépathie, avec comme objectif premier de pouvoir communiquer militairement sans risque de voir les informations décryptées par l’adversaire. Ce n’était cependant pas facile à mettre en oeuvre et de démontrer la reproductibilité des résultats obtenus.

Les deux blocs iront jusqu’à unir leurs forces en 1971, lors de la mission spatiale Apollo 14, où un astronaute américain tentera d’entrer en contact par la pensée avec un parapsychologue russe renommé, dans le cadre du projet KP. Naturellement les fruits de ce rapprochement télépathique ne furent pas au rendez-vous, et l’exercice s’arrêtera là. Si ce n’est que le parapsychologue russe s’est depuis reconverti pour devenir gourou d’un important mouvement sectaire international actuel, très présent à Barcelone.

Très régulièrement, on nous annonce donc qu’il est devenu possible de connecter deux cerveaux par la pensée.

Il est cependant vrai que la technologie a évolué et que des casques équipés de capteurs ultra-sensibles permettent aujourd’hui de détecter de façon précise l’activité cérébrale d’une personne. Couplée à des systèmes de retour d’information utilisant l’ordinateur et des systèmes de stimulation magnétique transcrânienne, cette technologie semble pouvoir contribuer à une certaine forme d’apprentissage. Ceci pose naturellement question, et récemment le Comité national d’éthique français a appelé à la vigilance sur cette possibilité d’intrusion dans le fonctionnement du cerveau.


Le 19 août, la revue biomédicale internationale PLOS One publiait donc cet article intitulé Communication consciente cerveau-à-cerveau chez l’homme utilisant des technologies non-invasive.

De quoi s’agit-il ? La parapsychologie et les pouvoirs médiumniques tiennent-ils enfin là une assise scientifique, un support expliquant une hypothétique transmission de pensée ?

Rien n’est moins sûr.

En inde, un expérimentateur appelé « émetteur », portant un casque équipé d’électrodes permettant de suivre son activité cérébrale va se concentrer sur deux mots catalans : Hola, pour bonjour, et Ciao, pour au revoir. Les signaux mesurés sont alors transformés en un code binaire, 0 et 1.

L’inde, c’est loin, c’est aussi le pays de la pensée magique, du yoga et des maîtres-à-penser, mais c’est... internet qui rapatrie ensuite l’information vers 3 personnes nommées « récepteurs » et localisées dans les laboratoires de Barcelone.

Les « récepteurs », plongés dans l’obscurité, sont équipés d’un système de stimulation magnétique transcrânienne, qui va, au gré des codes 0,1,0, etc., envoyer, ou non, une impulsion magnétique en direction des aires visuelles des expérimentateurs, qui percevront alors une sensation de lumière.

Statiquement, l’étude est probablement un peu courte, mais d’un autre côté les résultats étaient peut-être prévisibles ? Ces mêmes outils de détection d’activité cérébrale/neurostimulation étant déjà disponibles aux USA.  

Une surprise ? non – les milliers de kilomètres de distance entre « l’émetteur » et les « récepteurs », un truc pour faire le buzz, plutôt ?

Cela aurait vraisemblablement fonctionné à l’identique en plaçant tout le monde dans deux pièces contigües reliées par internet, mais cela aurait sans doute moins fait rêver.

Le titre de l’article Communication consciente cerveau-à-cerveau chez l’homme utilisant des technologies non-invasive, "survend" probablement les travaux réalisés, et la revue Plos One connue pour s’attacher avant tout à la qualité technique des expériences, n’aurait-elle pas du se montrer un peu plus vigilante sur la nature « augmentée » du message véhiculé par cette étude?

Amis de la Non-dualité, du Monisme, du New Age, et d’autres Gnoses, continuez à travailler dur, car ça n’est pas encore demain que nos cerveaux échangeront directement sans l’appui d’une technologie cartésienne éprouvée, et c’est tant mieux.

Source : CIPPAD, 5 septembre 2014, 
http://www.cippad.com/2014/09/info-ou-intox-une-premiere-experience_5.html