mardi 9 septembre 2014

Néochamanisme – Ayahuasca le psychotrip qui monte

C'est un breuvage hallucinogène qui vient d'Amazonie. Prisé aux Etats-Unis, il reste interdit en France, mais les fans se bousculent. Analyse d'un phénomène et rencontres avec ceux
qui ont tenté le trip le plus clandestin du moment.
A Cannes, pendant le Festival, Claire, scénariste de 32 ans, devise autour d'une coupe de Champagne sur son envie d'essayer cette plante, « qui te fait traverser une expérience de mort ». « Il paraît que tu es très mal, et soudain tu découvres des blessures en toi, qui cicatrisent grâce à la plante. » Virgile, 21 ans, a déjà pris des substances psychédéliques. Il a lu les écrits de l'anthropologue Carlos Castaneda et vu plusieurs fois « D'autres mondes », le documentaire de Jan Kounen, où le réalisateur de « 99 francs » témoigne de sa découverte et de son expérimentation de la liane sacrée amérindienne. Pour cet étudiant en philo, l'expérience est inscrite sur sa liste de choses à faire dans sa vie : «J'ai envie de découvrir une autre façon de voir le monde, mais aussi d'accéder au transcendant. Et de me confronter à ma peur. »
Aux Etats-Unis, où l'utilisation de la plante est autorisée dans le cadre religieux de l'Eglise de Santo Daime, l'ayahuasca est devenue la substance la plus hype du moment. Le journal « L.A. Weekly » titrait récemment : « Ayahuasca, excessivement trendy », et un article du « New York Times » sur le sujet figurait dans la rubrique « mode style ». Lindsay Lohan — et avant elle Sting, Tori Amos, Paul Simon et Oliver Stone — témoigne de son expérience, des étoiles plein les yeux. De Brooklyn à la côte Ouest, avocats, médecins et artistes se ruent dans les cérémonies «ayahuasca», conduites par des chamans itinérants. Selon les sociologues Anne-Marie Losonczy et Silvia Mesturini Cappo, les adeptes européens et américains de l'ayahuasca, en majorité des femmes, ont entre 30 et 50 ans, se recrutent dans les classes moyennes et supérieures urbaines. Un trip plus bobo que baba, en somme.
UNE QUÊTE INITIATIQUE
 AU GOÛT IMMONDE

Outil d'une médecine traditionnelle qui vise à soigner autant le physique que l'âme, l'ayahuasca est utilisée par les Amérindiens et les métis curanderos (guérisseurs latino-américains, chamans pour les Occidentaux). C'est la décoction de deux plantes, l'ayahuasca elle même, riche en substances pychoactives, et la chacruna, riche en DMT, hallucinogène puissant. Selon la cosmologie amérindienne, le curandero, intercesseur entre le monde des humains et celui des esprits, entre en communication avec l'esprit de la plante, et pendant la cérémonie qui peut durer de quatre à sept heures, guide le patient avec ses chants, les îcatos. Mais pourquoi ce breuvage ancestral au goût immonde et aux effets stupéfiants, voire terrifiants, préparé au fond de la jungle est-il devenu si populaire auprès des Occidentaux ? La quête initiatique au moyen de substances psychoactives ne date pas d'aujourd'hui. Pour l'ethnologue Sébastien Baud, la vogue de l'ayahuasca correspondrait à la recherche d'espaces initiatiques manquants dans notre société. « Dans les années 70, la quête de sens se jouait principalement autour d'une soif de changement politique et sociétal. Aujourd'hui, on est dans une quête de changement individuel, de bien-être personnel. »
Dans une société matérialiste, qui valorise l'avoir plutôt que l'être, il n'est pas surprenant qu'une plante préparée par un peuple - en apparence — épargné par le consumérisme soit à la mode. D'autant plus qu'elle vient d'Amazonie, emblème de la survie écologique de la planète. «Pout beaucoup, mes films ont été un déclencheur, constate Jan Kounen. Pourtant, face à la sensation de mort, de danger, qu'on éprouve avec la liane, la psychothérapie paraît bien plus simple... »
Depuis une dizaine d'années, des centres, construits pour la plupart par des Occidentaux ou des Péruviens aisés, attirent de plus en plus de touristes « chamaniques » occidentaux, proposant, pour 1 500 à 4 000 €, des retraites de plusieurs jours. «Il y a quinze ans, on trouvait, dans les grandes villes comme Iquitos ou Tarapoto, des cérémonies ayahuasca pour 5 à 10 €. Aujourd'hui, ça coûte presque 100 € », constate Sébastien Baud.
En France, le breuvage est dans le viseur des forces de l'ordre et de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires : inscrit sur la liste des stupéfiants, l'ayahuasca est illicite. La décision d'interdire et de criminaliser empêche des pratiques encadrées, sécurisées et contrôlées, ouvrant en grand la voie à l'expérimentation sauvage. .. et à ses risques. Dans une perspective de prévention, l'association d'ethnobotanique espagnole Iceers a mis en ligne un guide des bonnes pratiques de l'ayahuasca.
RENCONTRES DU TROISIÈME TYPE
De plus en plus d'usagers de la liane des morts (ou liane des esprits, en quechua) transgressent l'interdit. «Un phénomène bien plus emportant que le tourisme psychédélique en Amazonie», note Sébastien Baud, qui a codirigé l'ouvrage « Des plantes psychotropes» (éd. Imago). Pour ces explorateurs du « soi », « psychonautes » dans la lignée d'AIdous Huxley, "William Burroughs et Carlos Castaneda, ou adeptes d'expérimentations diverses de développement personnel, de médecines et psychothérapies alternatives, voire de paranormal, les motivations en jeu sont d'ordre spirituel et thérapeutique. En France, une petite communauté se transmet, de bouche à oreille, les contacts de chamans occidentaux ou amérindiens invités, et le programme des cérémonies néochamaniques. Sans que jamais le nom de la substance interdite soit prononcé. Après des prises de contact comiques où des noms de codes se murmuraient, nous avons rencontré quelques « amateurs » français de la liane.
Ça se passe un vendredi soir dans une maison quelque part au sud de la Loire. Douze personnes, autant de femmes que d'hommes, dont seulement deux âgées d'une vingtaine d'années, sont venues avec leur tapis de sol pour participer à une cérémonie d'ayahuasca. Un charnan péruvien est invité. Coût par personne: 100 €. A 22 heures, quand la nuit sera installée, ils vont tous boire le breuvage.
« Tout était noir et inquiétant autour de moi. Des têtes menaçantes ont surgi. Je les ai regardées avec "mon cœur, elles se sont transformées en visages souriants. » Marie, 46 ans, professeure de danse, résume ainsi une séquence de son «voyage intérieur », une parmi les cinq sessions auxquelles elle a participé en cinq ans. «J'ai vu la fin de ma vie. J'ai été un chef indien, avec les plumes et tout, fier et solide. » Marie avait fait des années de psychothérapie, elle voulait savoir qui elle était et régler ce qu'elle appelle « des dossiers ».
Danièle, 50 ans, institutrice, souhaitait, elle, se défaire de la peur d'un ex-mari maltraitant. «J'ai tellement vomi que j'avais l'impression de vivre mon dernier quart d'heure. J'étais étendue, gisante. Le chaman me crachotait un genre d'eau de Cologne sur le front. Après, j'ai vu un kaléidoscope de couleurs. Je suis allée visiter mon ex-mari, je n'ai pas vu le monstre ou le connard qui me pourrissait la vie. Seulement quelqu'un en grande souffrance. » Danièle dit qu'elle n'a plus peur de cet homme qui l'a menacée de mort pendant vingt ans.
DU SENTIMENT D'ÉTERNITÉ À L'EFFROI
« Boire l'ayahuasca, c'est une thalasso psycho-spirituelle. La réponse est à la hauteur des questions qu'on se pose », avertit Jan Kounen. Dans une étude en ligne qu'il mène de façon anonyme et empirique en Europe, Guillaume Krief, ostéopathe français, souligne que, sur les six cents premières réponses, la plupart des utilisateurs témoignent de «voyages» merveilleux et pleins de sérénité. Pourtant, Philippe, 50 ans, qui a suivi une session près de chez lui, n'en garde pas un bon souvenir. « Ça n'a pas été très agréable, j'ai eu en méditation des expériences beaucoup plus fortes. Mais le problème a surgi après. Alors que tout le monde était allé se coucher, je me suis fait un très mauvais trip. J'ai ressenti un dégoût de la vie. J'étais littéralement au bord du suicide. Quelqu'un de plus fragile aurait pu passer à l'acte. Ce n'est pas pour tout le monde », prévient Philippe.
Le docteur Olivier Chambon est formel: boire le breuvage sans accompagnement thérapeutique est risqué. Une personne sous traitement antidépresseur, par exemple, ne doit en aucun cas prendre ce breuvage. Deux décès médiatisés au cours des trois dernières années ont été attribués à l'ayahuasca. En l'absence d'autopsie, le doute demeure.
Ses amateurs, en tout cas, ne considèrent pas l'ayahuasca comme une drogue, dans la mesure où elle ne provoque ni accoutumance ni intoxication. Quant aux pharmacologues qui étudient les substances «hallucinogènes», ils préfèrent les dire « lucidogènes » ou « enthéogènes ». Traduction : elle suscite des effets psychiques décrits par les mystiques et les poètes, allant de l'effroi et de la dissociation corps-esprit à un sentiment de plénitude et d'éternité... Pour Ralph Metzner, psychologue clinicien à San Francisco, « la grande majorité des gens qui s'y essaient (y) trouvent l'accomplissement spirituel le plus significatif de leur vie, ainsi que la plus profonde des guérisons». Comme le rappelle le docteur Chambon : « Visiter l'enfer intérieur que l'on s'est créé n'a rien de récréatif. » A une époque en quête de sens et de réalisation de soi, on comprend le pour- quoi d'un tel engouement pour cette liane au goût amer et au nom imprononçable.
ATTENTION - Cet article est publié à titre informatif et
ne saurait se substituer aux conseils
d'un professionnel
de santé. Les points
de vue exprimés
ici n'engagent que leurs auteurs. Il incombe
à chacun de respecter la législation en rigueur là où il se trouve.
Par Catherine Castro
Source : Marie Claire, septembre 2014
Note du CIPPAD : ainsi que cela est mentionné dans l’article, il faut rappeler que l’ayahusca est considéré comme illicite par la loi française depuis 1990 et est régulièrement dénoncé par la Miviludes pour l’utilisation qu’en font certains mouvements pour d’atteindre des « états modifiés  de conscience ». Et, contrairement à ce qui est annoncé, l’ayahusca est bien responsable de décès comme l’illustre les articles ci-dessous.

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