jeudi 2 octobre 2014

New Age - Les lendemains post-humains qui chantent

Connaissez-vous l’argument dit « de la chambre chinois » ? Il est très simple, et très très convaincant. Il n'a jamais été réfuté. Le voici tel que l'expose son inventeur, le philosophe américain John Searle (1) :« Imaginez que je sois enfermé dans une pièce et que, par une petite trappe, un homme me fasse passer des questions en chinois. Je ne connais pas le chinois. Mais j'ai dans ma pièce, à dis- position, des boîtes remplies de caractères chinois et un manuel d'instruction en anglais. Je peux reconnaître la forme générale des caractères chinois et, en m'appuyant sur les instructions, rassembler d'autres caractères pour former des réponses adéquates, puis les faire passer à l'extérieur de la pièce. Mon interlocuteur aura donc l'illusion que je parle chinois. Mais il n'en est rien. »

Et Searle d'arriver au point où il voulait en venir :«Je soutiens que, de la même manière, les ordinateurs ne comprennent pas les messages qu'ils émettent. En fait, ils ont une compréhension formelle ou syntaxique des énoncés (comme moi, qui peux reconnaître la forme générale des caractères chinois), mais pas de compréhension sémantique (ils n'ont pas accès au sens). C'est pourquoi on ne peut pas dire qu'un ordinateur est intelligent ou qu'il a un esprit au sens où l'homme en a un. » L'ordinateur sait jouer aux échecs, mais il ne sait pas qu'il y joue...
Ah, voilà qui fait du bien !
Cela fait un bail, en effet, qu'on entend radoter un grand nombre de gens apparemment sensés sur l'« intelligence artificielle » qui va nous changer la vie. Ils nous promettent des
« maisons intelligentes », des « villes intelligentes » et, mieux : la fusion d'ici peu de l'homme avec l'ordinateur, qui ferait de nous des« transhumains », évidemment plus intelligents que le stupide Homo sapiens sapiens actuel.
On a déjà évoqué ici le grand délire des transhumanistes sur la Singularité, ce fameux basculement annoncé pour les années 2030, c'est-à-dire demain : d'après eux, l'accélération actuelle des technologies va déboucher sur l'apparition d'une intelligence artificielle qui dépassera celle de l'Humanité.
Le réseau « s'éveillera », et l'homme n'aura d'autre choix que de s'y connecter. Nous entrerons alors dans le post-humain, qui sera très youp-la-boum : clé USB dans la nuque, contenu du cerveau téléchargé sur disque dur, immortalité à notre portée, etc. Nous serons enfin suprêmement in-tel-li-gents ! Sauf que pas du tout, comme le démontre John Searle, qui ajoute : « C'est tellement infantile, ces fantasmes sur la Singularité... »
Très loin de nous, ces délires ? Non : le futurologue et informaticien Ray Kurzweil, grand chantre en chef de la Singularité, a été embauché à prix d'or par les pédégés de Google, qui finance sa Singularity University, laquelle a son siège dans la Silicon Valley. La vieille Europe n'a plus aucune vision du futur à nous proposer ? L'Amérique googlisée, si ! Et, en attendant ces jours bénis, Ray Kurzweil avale 250 pilules par jour pour lutter contre le vieillissement.
Au secours !
Jean-Luc Porquet
(1) Dans «Philosophie magazine » (octobre 2014) qui consacre un passionnant dossier au monde que nous prépare la Silicon Valley.
Source : Le Canard Enchaîné, 1er octobre 2014