samedi 4 octobre 2014

New-Age - L'infirmière qui mène la danse

C'est un voyage pour redécouvrir les combats et les bonnes raisons de vivre ici. Unité psychiatrique, prison, maisons de retraite, écoles, Kolyani D. pratique son métier d'infirmière par la danse. Un parcours lumineux
Il y a toujours une interrogation à rencontrer une femme à l'orée d'un bois.
Est-ce une fée, une travailleuse saisonnière, une exploratrice ? Kolyani
D. ne ressemble à rien de connu. Elle a dans les yeux une poudre d'or, quelque chose d'une autre planète. À 8 ans, elle est donc gaulliste pour raisons familiales. Quand de Gaulle s'apprête à parler, elle allume la télévision pour voir son père. Henri D. appartient à la poignée de gorilles du général, engagés à la vie, à la mort par André Malraux. Comment ne pas accepter sa différence quand on est la fille d'un Kabyle né à Tizl-Ouzou, combattant de la France libre, et d'une Bretonne très celte ?
Kolyani s'appelle à l'époque Michèle. C'est une enfant suspendue, intuitive et sage, que des vibrations particulières éloignent du plus grand nombre. Elle n'utilise pas les mêmes fréquences. Les psychologues se penchent sur son énergie mystérieuse. Très jeune, elle veut soigner et danser. Est-ce bien normal ? Les cabarets de danse orientale, où son père l'emmène, lui laissent des traces de ravissement. Elle apprend la danse classique chez les petits rats de l'Opéra, l'histoire de France à la maison d'éducation de la Légion d'honneur, et le métier d'infirmière dans une unité de soins palliatifs du 15e arrondissement. Il y a là un homme âgé, un brahmane malade. Elle le couve. Il l'appelle spontanément Kolyani, la bienfaitrice, celle qui assure le passage d'une rive à l'autre. Et avant de mourir, il a une élégance. Il l'invite à se rendre chez lui en Inde, pour que ce prénom lui soit attribué par l'ashram de Sri Aurobindo à Pondichéry. Elle y va. Le voyage initiatique la dirige vers Calcutta, chez Mère Teresa où elle découvre les soins sans médicaments ni pansements. Elle chante, danse, touche la peau, raconte des histoires, Elle se transforme,
Revenue à Paris, elle fonde l'association Danse la vie. Tout la captive, du sacré au moderne, d'Isadora Duncan à la danse orientale égyptienne, du flamenco à la danse indienne, du jazz au nia, un art du mouvement. Kolyani, au fil des années, se fait énergéticienne, danse-thérapeute, chorégraphe, auto-entrepreneuse. Elle s'inscrit aux stages chamaniques pour son développement personnel. Et bien sûr, elle se développe considérablement. En médecine du travail, elle donne des cours antistress à base de gymnastique douce. Infirmière scolaire au milieu des dealers dans les zones d'éducation prioritaire, elle initie aux danses primitives africaines. Elle part au Gabon s'en imprégner, tout en assimilant le travail en dispensaire. Évidemment, une telle femme a besoin d'une scène adaptée à ses ondes. Elle ne s'installe pas au 8e étage devant un écran plat. Il lui faut de l'air, des forêts, un dialogue avec l'univers, Un homme, le sien, Jean-Loup, à qui elle attribue du génie, l'aide à regarder la carte du Sud-Ouest. Elle pose le doigt sur un lieu de congrès pour les corbeaux. Ils choisissent l'endroit perdu du bout du bout où le silence freine les nuages. On y descend par un chemin du haut Moyen Âge, une sente primitive d'un conte de Maupassant. Jean-Loup a construit ici une salle, comme une cathédrale, où l'on vient danser. On y voit son école de danse, des derviches tourneurs, des enfants agiles, beaucoup d'adultes en quête de paix intérieure. Kolyani y prend la tête des voyages. Que dit-elle ? « Le lien en France s'organise toujours autour de la nourriture. Là, je propose le mouvement qui nous libère. » Et qu'ajoute telle ? «Je cherche des pistes, parce que je veux que ma vie soit de l'or, Je suis heureuse d'être une femme. »
Elle crée, à l'hôpital psychiatrique d'Agen, un cercle de parole sur le tatami, anime des ateliers d'expression, organise des mouvements en duo, materne en musique. À la prison des femmes, elle ouvre une fenêtre avec encens, travail corporel, rires et longs échanges. Elle incarne la confidente qui laisse à la porte ce qu'elle entend. Dans les maisons de retraite, elle amène la technique du câlin. Elle s'attache à l'éveil des sens, les serre fort dans ses bras, les embrasse. Elle frémit, «Je les ai toujours vivants. Je vols la vie qui puise en eux, même s'ils souffrent dans leurs camisoles, où se préparent à mourir. Cette rencontre, cette approche, font défaut dans un système trop rigide. Je cherche le cœur à cœur. » Elle vit en imaginant qu'elle va intervenir partout où manquent une envie, un élan, une lumière. Elle pourrait repeindre des coins des cités, mettre des quartiers en ronde, enchanter des couloirs d'entreprises en dépression. À défaut d'être décorée par la Sécurité sociale, Kolyani demeure la reine blanche des soins Infirmiers du spectacle.
Source : Sud Ouest, 4 octobre 2014