samedi 4 octobre 2014

Une orwellisation de l'école

Jean-Paul Brighelli nous livre dans un recueil les chroniques d'une école en perdition, noyée par l'idéologie de la Rue de Grenelle et par le culte de la médiocrité pour tous.
Tableau Noir,
de Jean-Paul Brighelli,
Hugo & Cie, 234 p., 16€.
Jean-Paul Brighelli est fatigué de se répéter, et on le comprend. Ce normalien agrégé de lettres, longtemps professeur en lycée, s'est fait le chroniqueur du désastre scolaire français. Il se contente aujourd'hui d'un recueil d'articles de son excellent blog. Aucun n'a perdu de son actualité. Comme n'a pas pris une ride la Fabrique du crétin, publié il y a dix ans (Jean-Claude Gawsewitch Editeur). Parce que rien ne change : plus l'école décline, plus ses responsables accélèrent. L'actualité en donne de nouveaux exemples, avec la preuve scientifique de l'aberration des méthodes semi-globales pour l'apprentissage de la lecture - qui n'en continuent pas moins d'être appliquées - et la suppression des bourses au mérite, le travail et le niveau n'étant plus des objectifs, remplacés par la médiocrité pour tous.
BIDOUILLAGE DES NOTES
Brighelli explique que ce désastre résulte d'un phénomène dont les pays de l'Est ont fait l'expérience : le pouvoir transformateur de l'idéologie. Le ministère de l'Education fonctionne comme le Kremlin et tout comme la Constitution soviétique était, sur le papier, la plus démocratique du monde, de mauvaises réformes enchaînées au nom des bonnes intentions - l'égalité, l'épanouissement de l'enfant - ont débouché sur une école plus inégalitaire condamnant à l'échec ceux qui attendent tout d'elle. En cinquante ans, la proportion d'enfants i d'ouvriers dans les grandes écoles a été divisée par trois...
Si le niveau s'effondre, explique Brighelli, il n'y a aucun mystère : on l'a fait baisser. Par exemple, en réduisant de quinze à neuf heures hebdomadaires l'enseignement du ' français en CP. Une bureaucratie orwellienne s'emploie à masquer cette baisse : le bidouillage des notes du bac (« l'harmonisation ») est emblématique, tout comme la recommandation de ne plus faire lire à haute voix les élèves en classe, pour ne pas les « humilier ». Une bureaucratie dont les idéologues « savent très bien inscrire leurs enfants dans les bons établissements », observe Brighelli, ce phénomène de « double pensée » ayant produit cette chimère surprenante d'enseignants du public contournant (comme parents) la carte scolaire ou plaçant leurs enfants dans le privé.
Seule nouveauté : le mérite (le seul) de Vincent Peillon, premier ministre de l'Education reconnaissant que « les résultats des élèves français sont de plus en plus mauvais». Une révolution. Il faut dire que les comparaisons internationales ou historiques (entre générations) s'accumulent et qu'Antoine Prost, ancien conseiller de Michel Rocard et un des papes du pédagogisme, venait de passer aux aveux : « Nous avons fait jusqu'ici tout ce qu'il fallait pour que les élèves apprennent moins, et moins bien. Ils ne passent pas plus de temps en classe aujourd'hui en cinq années d'école primaire qu'ils n'en passaient en quatre ans il y a une génération. Nous avons organisé l'échec. »


Cette autocritique de Prost a laissé cois les komsomols du pédagogisme qui expliquaient que le niveau ne cessait de « monter ». Que disent les Meirieu, Baudelot, Establet, Dubet, Wieviorka, Pennac (dont l'éloge des cancres a ravi les beaux quartiers) ? Certains ont la décence de se taire, mais les plus forcenés ont le culot d'imputer désormais un désastre qu'ils ne peuvent plus nier à « l'archaïsme » d'une école républicaine disparue parce qu'ils l'ont tuée.