jeudi 10 avril 2014

A Lourdes, les évêques se déchirent à huis clos (enquête « L’Eglise pèche à l’extrême droite »)

Réunie en assemblée générale, la hiérarchie de l'Eglise a constaté ses désaccords.
Une discussion entre hommes et à huis clos. Enfermés pour leur assemblée générale de printemps dans l'hémicycle Sainte-Bernadette, face à la grotte de Lourdes, les évêques de France sont revenus sur les sujets qui ont fait monter, ces dernières semaines, la température dans les rangs catholiques.
Au centre des débats, l'affaire Fabienne Brugère qui a conduit à l'annulation, en mars, d'une conférence de la philosophe, ainsi que la visite au très conservateur patriarcat de Moscou, il y a une dizaine de jours, d'une délégation proche de la Manif pour tous, conduite par l'évêque de Bayonne, Marc Aillet, l'une des figures de la «réacosphère» catholique (lire page 2). Dans les discussions à lourdes entre la centaine d'évêques, «l’explication a été franche», reconnaît, fait peu fréquent, Mgr Bernard Podvin, porte-parole de l'épiscopat. «Les évêques savent débattre entre eux», ajoute-t-il diplomatiquement, soucieux de dédramatiser les divergences qui se sont exprimées.
«Guérilla idéologique». Dans les rangs épiscopaux, l'atmosphère s'est, de fait, singulièrement alourdie face à la pression croissante des milieux catholiques intransigeants, forts de leur capacité de mobilisation, rodée avec les succès de la Manif pour tous. L'évêque d'Angoulême, Claude Dagens, l'une des pointures intellectuelles de l'épiscopat français et l'un des rares responsables de la hiérarchie catholique à s’être élevé publiquement contre l'annulation de la conférence de Fabienne Brugère, avait, ces derniers temps, promis de mettre
le sujet sur le tapis à Lourdes. «Nous sommes en pleine guérilla idéologique», estime en effet Claude Dagens qui condamne la «logique de la terreur» imposée par les milieux ultras.
L'évêque d'Angoulême n'est pas le seul à s'inquiéter de ce climat. A la mi-mars, le rédacteur en chef religieux de la Croix, Dominique Greiner, avait poussé un coup de gueule dans les colonnes de son journal, regrettant «la pression d'une minorité érigée en police de la pensée» et «ces "croisés" qui semblent avoir marqué un point dans la bataille contre-culturelle qu’ils mènent. » Le quotidien catholique avait, en effet, pris fait et cause pour Fabienne Brugère, qui intervient elle-même régulièrement dans le journal.

Faux pas. L'acte de censure qui a visé la philosophe, révélateur d'un certain climat, marque cependant un tournant: jusqu'alors, les milieux catholiques d'ouverture se montraient plutôt discrets face à l'offensive des «ultras» très bien organisés. Il régnait même un certain désarroi parmi les cathos de gauche ou libéraux qui n'avaient guère pu faire entendre leurs voix lors des débats sur la loi Taubira.
Dans ce contexte, le voyage à Moscou, fin mars, de Mgr Aillet et de sa délégation constitue sûrement un faux pas de la part des catholiques intransigeants qui sont peut-être allés un peu vite en besogne. La visite au patriarcat de Moscou, le plus puissant au sein du christianisme orthodoxe, avait pour but de créer des ponts, au-delà des frontières hexagonales, entre défenseurs de la famille et des «valeurs chrétiennes». Mais ce déplacement n'a pas été du goût de tous les évêques français, d'autant qu'ils n'avaient pas été prévenus. Déjà, l'évêque de Bayonne entretient des liens avec les milieux anti-avortement aux Etats-Unis.
A Lourdes jusqu'à vendredi, les évêques vont notamment discuter des questions liées à la famille. S'ils sont d'accord dans leur opposition à la loi Taubira, certains sont plus tolérants à l'égard des situations familiales non conventionnelles. Les polémiques entre catholiques ne sont donc pas près de s'éteindre ; d'autant qu'à Rome, le pape François a fait de la famille l'une des priorités de son pontificat. Il a ainsi convoqué, début octobre, un sommet mondial d'évêques pour en discuter.
B.S.
Source : Article extrait de l’enquête « L’église pèche à l’extrême droite », Libération, 9 avril 2014