dimanche 30 novembre 2014

Laïcité - La religion dès le primaire ? OUI NON


Adopté après de vifs débats au Sénat, un rapport d’information propose d’introduire un enseignement du fait religieux dans les écoles

Propos recueillis par Julien Rousset

bio express
naissance. Le 8 juillet 1958, Profession. Professeur des écoles.
mandats. Sénatrice (PRG) de Haute-Garonne depuis 2008, vice-présidente de la commission culture, éducation et communication du Sénat ; maire adjointe à Blagnac.

le contexte. « Assurer l'enseignement du fait religieux au cours de la scolarité (école, collège, lycée) après avoir dispensé la formation nécessaire aux enseignants » : voilà la onzième proposition d'un rapport d'information consacré à la lutte contre les discriminations, adopté le 12 novembre par la commission des lois du Sénat. Non sans remous. Ce rapport, coécrit par la sénatrice Esther Benbassa (EELV, Val-de-Marne) et par Jean-René Lecerf (UMP, Nord), a été débattu pendant deux heures et demie. Il a certes été adopté, mais il y a eu des votes contre et des abstentions, ce qui est rare. En ligne sur www.senat.fr, ce document a été rédigé sur la base d'une quarantaine d'auditions. Parmi les personnalités entendues : le sociologue François Dubet ; le président du Crif, Roger Cukierman ; l'imam de Bordeaux, Tareq Oubrou ; l'historien et spécialiste de l'immigration Patrick Weil.

En réalité, l'enseignement du fait religieux existe déjà, mais de manière très dispersée, dans des cours d'histoire au collège, en géographie, ou même en français (la Bible fait partie, en sixième, des textes fondateurs de l'Antiquité). Nous proposons que les élèves aient tout au long de leur scolarité, du primaire au lycée, un enseignement laïc du fait religieux, pour mieux connaître les grands courants, l'histoire des religions, la littérature et l'art liés aux religions… Il ne s'agit surtout pas d'entrer dans la spiritualité, l'intimité ou la pratique : il s'agit de comprendre l'influence des grandes religions (catholicisme, islam, judaïsme, protestantisme, bouddhisme…) sur notre culture. Par exemple, je trouve toujours regrettable, quand je visite un musée des Beaux-Arts ou une exposition de peinture, d'entendre des gens qui ne connaissent pas certains symboles, comme saint Sébastien. Beaucoup de jeunes sont coupés de la culture par leur méconnaissance de certaines références devant une œuvre d'art ou une œuvre littéraire. 

C'est une démarche complètement laïque, la vraie laïcité étant le respect de toutes les religions. Moi-même, je suis athée, mais la connaissance des religions m'a permis d'apprendre tant de choses ! L'objectif, évidemment, c'est de lutter contre les ravages de l'ignorance, des amalgames, de donner des repères pour comprendre le monde, de créer de la confiance : il faut donner aux jeunes les moyens d'avoir un regard sur les autres religions, et cela peut se faire dans l'école, sans conflit.
Ce peut être l'occasion, aussi, d'enseigner aux jeunes l'histoire d'un islam érudit, de montrer qu'il n'y a pas que cet islam 2.0, sauvage, bricolé sur Internet. 

Il faudrait que les enseignants aient des modules de formation, sur la base du volontariat. Les professeurs sont souvent désarmés quand des questions sur les religions leur sont posées par des élèves, ils me l'ont dit. Dans un rapport de février 2002, Régis Debray envisageait déjà d'intégrer l'enseignement du fait religieux dans la formation des enseignants. Un institut a été créé, mais il n'a pas les moyens de fonctionner.

« Des repères pour mieux comprendre le monde »
Esther benbassa, sénatrice (eelv)

Je suis réticente, plutôt défavorable à cette proposition, même si je m'exprime avec mesure, car ces sujets sont complexes, sensibles, identitaires… Mais quitte à paraître intransigeante, j'ai la passion de notre école publique, de la morale laïque, qui apprend la tolérance, le vivre ensemble ; je reste attachée à l'idée que l'école est un sanctuaire, où on laisse de côté ses appartenances, les communautés, pour que chacun s'émancipe. 

Ce débat renvoie finalement à l'idée qu'on se fait de la laïcité, qui, pour moi, rime avec neutralité, dans l'organisation de l'État et dans les lieux de la République. Et ceci doit valoir pour toutes les religions. 

L'introduction du fait religieux dès l'école primaire peut être une façon d'encourager le multiculturalisme, une machine à exacerber les différences. 

Quand je vois la difficulté qu'on a à mettre en œuvre la charte de la laïcité publiée en septembre 2013 par Vincent Peillon, quand il était ministre de l'Éducation nationale, je me dis qu'il y a d'autres priorités : cette charte demande à elle seule, déjà, beaucoup de pédagogie, de travail au long cours dans les écoles… 

Il faut un enseignement civique autour des valeurs de la République, mais un enseignement, en tant que tel, du fait religieux, cela me gêne beaucoup. Pour moi, cette mesure pose plus de questions qu'elle n'apporte de réponses. Quel sera le contenu de ces cours ? De quelles religions sera-t-il question ? Qui décidera ? Et pourquoi ces religions plutôt que d'autres ? Je ne sais pas quelle suite sera donnée à ces propositions, mais admettons que cet enseignement soit mis en place : il se peut que, dans quelques années, des groupes comme les Témoins de Jéhovah fassent pression pour que leur croyance figure aussi dans ce cours. 

Enfin, je connais bien le premier degré, j'ai été prof en élémentaire, directrice d'école maternelle ; je ne suis pas sûre que mes collègues adhèrent à cette proposition. Il y a tant d'autres urgences.

 Françoise laborde, Sénatrice (PRG)
« Gare à l'exacerbation des différences »

Source : Sud Ouest, 29 novembre 2014