jeudi 25 décembre 2014

Adeptes de la numérologie

Branchés, cadres, étudiants...Ils sont chaque jour plus nombreux à confier leurs vies aux astres
 
Un soir en terrasse, Bérénice raconte un brin fébrile, ses incertitudes professionnelles et amoureuses, lorsque son amie Elise l'arrête : « Donne-moi ta date de naissance !» Elle additionne aussi tôt les chiffres du jour et mois de naissance à 7 (total des chiffres pour 2014) et annonce : « Tu es en année 9 ! Attention, ça va être la révolution ! ». Cette adepte de la numérologie lui explique alors que chaque chiffre de 1 à 9 correspond à une période particulière de la vie (expansion, ralentissement, stabilisation, renouveau...) et que la neuvième année signe la fin d'un cycle pour Bérénice, qui s’apprête à finir ses études et rendre son appartement. Quelques semaines plus tard, comme en écho à l’horoscope de Susan Miller, grande prêtresse de la planète mode, Bérénice apprend qu’elle est embauchée par l’entreprise où elle était en stage. « C’est assez bluffant. Depuis, je m’interroge quand même sur la chose ».

L’alignement des planètes, le jour de notre naissance et les combinaisons de chiffres auraient-ils un impact sur notre destinée ? Ils sont nombreux à se poser la question. Comme François Mitterand, Catherine de Médicis ou Galilée avant eux. Considérées naguère comme des foutaises de diseuses de bonaventure, la numérologie et l’astrologie connaissent un retour de hype dans un monde où l’avenir est de plus en plus incertain. Les pages horoscope qui finissent les magazines ne suffisent plus. On consulte désormais astrologues, numérologues, voyants et l'on s'en remet à leur science hasardeuse pour savoir quand il faut investir, démissionner ou quitter quelqu’un. « Nous sommes en pleine crise économique, politique, psychologique voire spirituelle. Les gens sont paumés, ils pataugent et ont besoin de sens à leur vie, explique François Notter, numérologue et auteur d’une dizaine de livres sur le sujet. Pour se poser des questions, ils se tournent vers la numérologie. Souvent ils découvrent après coup les vraies raisons de leur venue ». Sont-ils fous ? Pas plus que tous ceux qui évitent les échaffaudages et les chats noirs. Comme eux, ils cherchent un moyen de se rassurer, dédramatiser... et mettre un peu de mystique dans leur vie. Plongée dans la galaxie des chiffres et des astres.

Sur Ebay, la prédiction coûte entre deux et vingt euros

Aurélie consulte depuis qu'à 18 ans, sa mère lui a offert sa première séance chez une voyante. Au programme : thème astral, puis tirage de cartes. « Elle m’a dit des choses véridiques sur ma personnalité et mon entourage, raconte la jeune femme de 26 ans. J’avais le sentiment qu’elle me connaissait comme une amie ». Victime ou non de l’effet Barnum (qui suppose que chacun se reconnaît dans des déclarations grand public), Aurélie trouve le réconfort qui lui manque. Mais limitée à une consultation annuelle par son budget étudiant, la jeune diplômée questionne alors les voyants dénichés sur Ebay environ quinze fois par an. « L’achat immédiat est facile via Paypal, le choix du voyant est vaste… Je me fie aux commentaires de clients ». Une question, un doute sur un ami, un amour, une offre d’emploi… Aurélie envoie sa question et obtient une réponse par mail sous 24h. Entre deux et vingt euros la prédiction, son budget ne dépasse pas les 150 euros annuels. Moins cher qu’un psy. Pour savoir ce que la nouvelle année lui réserve, elle recoupe les prédictions de trois voyants différents pour lever tout doute. « Il faut reconnaître qu’il y a des prédictions totalement fausses ! Mais on ne peut pas leur en vouloir, ce n’est pas une science exacte. On ne peut s’en prendre qu’au manque de confiance qui nous habite ! On garde le meilleur en se disant que tout peut arriver et que l’on reste maître de son destin ».

Avec l'arrivée d'Internet et des applications, ce sont surtout ce genre de « consommation » des arts divinatoires qui connaît un grand succès. Au grand dam d'Alain de Chivré, président de la Fédération des Astrologues Francophones, qui milite contre cette pratique discount et folklorique de l'astrologie. « C'est une saucissonade ridicule. Nous sommes contre les horoscopes, contre les prédictions. Mais les gens veulent des réponses magiques pour savoir si leur femme va revenir ou si leur fils va avoir le bac », constate cet astrologue aux 30 années d'expérience. Au final, les 700 astrologues qu'il estime « sérieux » en France ne profitent pas vraiment de cet engouement grandissant. 

« Les prédictions sont de la pollution pour l'âme et l'esprit »

Côté numérologie, François Notter condamne également les prédictions déterministes. « Ce sont de la pollution pour l’âme et l’esprit, s’énerve le cinquantenaire au débit de mitraillette. Générer la peur ou dire que vous avez "un bon ou mauvais thème", ce n’est pas encourageant ». Initié au chamanisme en Afrique très jeune, celui qui prétend «faire exploser un verre »  d'un simple regard, a canalisé son énergie en se spécialisant en numérologie dans les années 80. Plus tard, il crée son propre courant de numérologie humaniste qui rejette tout déterminisme. Selon lui, la symbolique des nombres « proposent, invitent et suggèrent » des pistes de réflexions à la personne selon son thème. Hors de question de recevoir un chèque pour envoyer une consultation par mail, sans avoir vu, entendu, perçu la personne. François a besoin de rencontrer l’autre et de travailler à deux et ce, plusieurs fois. « En faisant le thème astral, je n’utilise que 5 à 10% des possibilités. C’est comme on présentait une immense carte de menu, et que les personnes ne se contentaient qu’un apéro, un plat et un dessert », regrette celui qui demande 150 euros pour une consultation. À partir de la date de naissance, des noms et prénoms et du rang d’arrivée dans la famille, le jovial François Notter peut calculer 120 combinaisons qui traceront une piste. À sa grande déception, la plupart de ses clients ne viennent qu’une fois par an, pour réviser leur thème, « un peu comme une radio que l’on fait une fois par an ». 

Pour Léo, l’horoscope relève plus d'un accessoire spirituel pour vivre sa vie que de la prophétie. « Je n’attends pas de l’horoscope qu’il valide mon avenir, c’est trop passif. Je cherche du réconfort pour prendre mes décisions. Cela m’apprend aussi à être plus serein, plus humble et à accepter que tout ne dépend pas que de ma volonté mais aussi du hasard et d’autres influences qui nous échappent. Cela m’a enlevé une part d’angoisse » dit ce jeune diplôme brillant. Léo s'en remet uniquement à la réputation internationale de « digital gourous », sans débourser un centime. Chaque semaine, le jeune homme de 25 ans consulte en ligne l’horoscope de Rob Brezsny, sorte de gourou aux allures de Dumbledore californien en plein régime macrobiotique publié par Courrier International. Plutôt que de parler des décans et de l’inclinaison de la Lune, il préfère illustrer ses prédictions avec des métaphores sur la vie des people ou les dragibus de notre enfance. Léo reçoit aussi chaque jour via une application le topo de Susan Miller, la fameuse astrologue d'Élise.

« Tout a commencé après une rupture douloureuse. Une amie m’a rassuré en me disant que c’était complètement normal d’après Susan Miller, puisqu’à cette période, Mercure rétrogradait et n’était plus dans l’orbite de la Terre pendant vingt jours, ce qui brouillait la communication. Soudain, l’astrologie n’était plus un truc farfelu mais une lecture du mouvement des planètes, des énergies, du magnétisme et des connexions entre les gens ». À peine la période d’exil de Mercure révolue, sa moitié revient lui tourner autour. Le jour où Léo part à Los Angeles pour trois mois, Susan Miller lui annonce « une journée parfaite pour partir à l’aventure ou en voyage ».

Là-bas, il a été surpris de voir combien l'astrologie était acceptée et estimée par tous. « Tu ne croises pas une personne qui ne te demande pas ta date de naissance pour en déduire ton signe astrologique. Tous mes amis là-bas me disaient qu’entre Lion, mon signe, et Gémeaux, celui de mon ex, l’amour ne peut pas fonctionner ! La Californie est l’endroit le plus pointu et visionnaire en ce qui concerne notre avenir et nos besoins. C’est ici que sont nés l’industrie du cinéma, du bien-être, du no-gluten et la Silicon Valley… Ils sont toujours en avance sur tous nos besoins ! »
 
Par Lucile Quillet

Source : Figaro Madame, 19 décembre 2014,
http://madame.lefigaro.fr/societe/le-boom-de-lastrologie-et-de-la-numerologie-171214-93450

Note du CIPPAD : La Numérologie humaniste est une technique assez peu connue, renvoyant vers M. François Notter, inventeur de la méthode, et qui semble l’avoir déposée comme marque commerciale auprès l’Institut National de la Propriété Industrielle.
 
L’inventeur de cette technique s’intéresse aussi à d’autres aspects de l’être humain, qui de proche-en-proche nous emmènent vers des horizons éloignés de la numérologie. Ainsi, est-il aussi spécialiste en psycho-énergétique, approche proposant « Des pistes concernant la relation Corps-Esprit. Où en est le sujet de sa relation à son propre corps ? ». Notons que les soins et méthodes dites « énergétiques » sont régulièrement pointés par les services de l’Etat.

Ce glissement de l’esprit vers la relation à son corps et à l’énergie n’est sans doute pas surprenant. Dans les 70-80, Osho Rajneesh, gourou néo-tantrique de la secte éponyme, a été un promoteur important de la notion de « corps énergétique. »

Après de multiples scandales et le décès du gourou, ce mouvement disparaîtra dans sa forme initiale pour se morceler en une multitude de groupuscules connectés entre eux. Rappelons à ce sujet que la Cour européenne des droits de l’homme reconnait comme légitime la campagne de sensibilisation réalisée par le gouvernement allemand dans les années 2000 afin « d’assurer la sécurité publique et de protéger l’ordre public et les droits et liberté d’autrui » s’agissant d’associations se réclamant de ce mouvement néo-tantrique. De la même façon, dès 1995, le Rapport parlementaire français fait au nom de la Commission d’enquête sur les sectes dénonçait le caractère dangereux du mouvement Osho.

M. Notter connait ce mouvement. En effet, dans son ouvrage intitulé « Numérologie et mieux-être, les nombres pour votre épanouissement personnel », paru en 1994 et réédité depuis, on peut y lire à la page 269, la maxime signée d’Osho Rajneesh : « N'essayez pas de comprendre autrui. Efforcez-vous de comprendre ce que VOUS êtes. C'est la seule façon de sortir de l'ignorance. Vous êtes un microcosme. Toutes tes lois de l'existence sont à l’oeuvre en vous ».

Par ailleurs, en plus d’activités dédiées à la numérologie et au domaine psycho-énergétique, M. Notter anime, avec sa femme, « Le site du tantra de l’amour » qui propose des journées de « Coaching en résidentiel », avec « mises en situations corporelles et relationnelles, ainsi qu'une approche de rituels tantriques, introduction à la sensualité et sexualité sacrées. »

Site tantrique qui réfère également aux activités de Numérologie humaniste de M. Notter.

Parmi les personnes mentionnées dans la page d’accueil du site plusieurs sont des adeptes chevronnés du mouvement Osho. D’autres sont promoteurs de la médecine Hamer ou des doctrines de l’ésotériste Gurdjieff.


Ce centre néo-tantrique situé dans le sud-ouest de la France est aussi recommandé par l’organisation Méditation France. De plus, M. François Notter et son épouse contribuent au site Méditation France en y donnant une interview présentant les activités qu’ils organisent.


S’il semble que l’on « puisse faire dire n’importe quoi aux chiffres », il se pourrait que certains les utilisent pour pouvoir faire, peut-être, un peu n’importe quoi.

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