lundi 8 décembre 2014

Le Transhumanisme - Le serment d’hypocrites

Transhumanisme : Techno-religion 

Éditorial. Par JEAN-CHRISTOPHE FÉRAUD
 
Le transhumanisme est-il la nouvelle religion occidentale de ces temps de vertiges numériques ? Ce courant de pensée issu de la techno-culture new-age californienne a de fait toutes les caractéristiques - hérétiques - d’un post-christianisme qui serait l’exact négatif de l’islamisme néomédiéval aujourd’hui à l’œuvre au Moyen-Orient. Le «Tuons la mort !» des zélotes transhumanistes répond au «Vive la mort !» des tueurs de Daech. Et comme les trois religions du Livre, le transhumanisme est une solution méthapysique à cette question existentielle qui taraude l’humanité : «Pourquoi sommes-nous tous supposés mourir quand on naît ?» Mais en termes de propagatio fide, ce nouveau credo a l’immense supériorité d’offrir le salut d’une vie éternelle, non plus dans un au-delà hypothétique, mais ici et maintenant. Et que l’on ait pêché ou non. Ou comment transcender la triste condition humaine par l’hybridation du corps et de la machine et la seule force du génie humain. Exit Dieu le père… Tout ceci prêterait à sourire s’il s’agissait d’un gentil délire crypto-raélien. Mais le transhumanisme est bien plus que celà. C’est le goupillon qui accompagne le sabre des nouveaux conquistadors de l’ère numérique : Google, Apple, Facebook et Amazon, tout comme les missionnaires jésuites suivaient Velázquez et Cortés. Derrière le prêchi-prêcha de la Singularity University se profile l’agenda caché du projet transhumaniste : l’ultra-marchandisation d’un corps pièces et main-d’œuvre, passant à l’atelier de réparation des «Gafa». Parti à l’assaut de nos dernières zones de non-productivité, le turbocapitalisme numérique s’attaque maintenant à notre obsolescence programmée. «Vieillir est une accumulation de dommages infligés au corps, il n’y a rien de mal à vouloir empêcher cela», assène le gourou Aubrey de Grey. Imparable. On tient là un nouvel «opium du peuple» pour le millénaire (comme disait un autre prophète barbu qui ne disait pas que des conneries).

Transhumanisme Le serment d’hypocrites

Enquête. Google en tête, Les géants du Web partent à l’assaut du business de la santé, sous couvert de lutter contre la maladie et le vieillissement.

Par JEAN-CHRISTOPHE FÉRAUD, LUCILE MORIN
  
«Quand on me demande mon âge, j’ai envie de répondre : mon bras gauche a 10 ans, mon sein droit a 2 ans, mes dents 5 ans…» Cette bonne blague, lancée par la bien nommée Natasha Vita-More («vivre plus») lors du colloque Transvision sur « les implications sociétales du transhumanisme » (1), en dit long sur le projet de ce courant de pensée en pleine ascension qui prône «l’augmentation» du genre humain par la technologie… Silhouette avantageusement moulée dans sa robe de créateur, l’artiste, auteure et culturiste ne fait pas ses 64 ans. Loin s’en faut. Mais de plus près, on voit en effet que toutes les pièces ne sont pas d’origine… La notion de corps alternatif, c’est justement le business de cette Californienne, à l’origine d’un prototype de corps post-humain, bardé de techno-produits. Egérie de l’organisation internationale Humanity+, qui compterait quelque 6 000 membres, elle défend une «utilisation éthique» des technologies émergentes pour renforcer les capacités humaines.

Cette nouvelle techno-religion, issue de la cyberculture et particulièrement active en Californie, se répand depuis les années 80, étend son influence jusqu’au cœur de la National Science Foundation et du département du Commerce américain, et grandit en Europe. Le scientifique anglais Aubrey de Grey, dont les recherches contre les affres de la sénescence cellulaire sont en partie financées par Peter Thiel, le magnat américain du service de paiement en ligne Paypal, se définit lui-même comme «techno-progressiste». «Les biotechnologies de notre projet "Sens 1.0" nous donneront probablement trente ans d’espérance de vie, celles qui suivront permettront de rajeunir les gens indéfiniment», prophétise ce gourou à la barbe longue comme celle de Mathusalem. «L’allongement de la durée de la vie est le prochain choc techno-idéologique qui sera déclenché par la convergence de l’idéologie transhumaniste et des NBIC, arrivées à maturité», confirme froidement le chirurgien Laurent Alexandre, patron de la société de séquençage DNA Vision et spécialiste des technologies de santé du futur.

Les recherches sur les NBIC, c’est-à-dire les nanotechnologies, les biotechnologies, l’intelligence artificielle - informatique ou robotique - et les sciences cognitives, mobilisent d’éminents spécialistes à travers la planète. Et ces derniers entrevoient désormais des avancées révolutionnaires pour régénérer nos cellules, réparer nos organes, cartographier et modéliser notre cerveau, séquencer, voire modifier, notre ADN, gagner la lutte contre le cancer, prévenir les maladies neurodégénératives et vivre en bonne santé plus longtemps.

Seulement voilà, «les NBIC vont créer une énorme disruption dans le domaine de la santé, notamment dans le diagnostic, avec l’explosion du big data. Le risque, c’est un transfert du pouvoir du corps médical vers les Gafa [Google, Apple, Facebook et Amazon, ndlr]», s’alarme le même DAlexandre. Dans le sillage des gourous du transhumanisme, les superpuissances du Net partent à l’assaut du marché de la médecine innovante, pardon de la «médecine exponentielle» (c’était le thème d’une récente conférence organisée à San Diego par la Singularity University, principale organisation transhumaniste, financée par Google et la Nasa).

«Tuer la mort»

Google, justement, a investi des millions de dollars dans des sociétés spécialisées en intelligence artificielle, en robotique, biologie moléculaire et séquençage ADN. Les créateurs du tentaculaire moteur de recherche, Larry Page et Sergey Brin, s’entourent chaque jour un peu plus de cerveaux des biotechs, transfuges d’Apple, Microsoft ou eBay pour faire aboutir les recherches vers de nouvelles technologies dans la santé. L’an dernier, Google a lancé Calico, créé au cœur du mystérieux laboratoire «Google X». Objectif : «Relever le défi du vieillissement et des maladies associées», augmenter l’espérance de vie de vingt ans d’ici 2035… pour finalement «tuer la mort» comme a titré un peu vite Time Magazine. La direction du labo a été confiée au docteur en biochimie et génétique Arthur Levinson, membre du conseil d’administration d’Apple, et ex-patron de Genentech, société spécialiste en génétique modifiée.

Maître du Web et de la communication, Google révèle ses projets au compte-gouttes : de la cuillère adaptée aux personnes souffrant de tremblements à la pilule de nanoparticules magnétiques qui circulerait dans le sang afin d’identifier une tumeur naissante ou les prémices d’une attaque cardiaque ! En collaboration avec Novartis, Google X va également fabriquer des lentilles intelligentes, capables de mesurer le taux de glucose des diabétiques ou rétablir l’autofocus de l’œil des presbytes.
 
Par ailleurs, selon la firme de Mountain View, en s’adaptant à nos particularités génétiques, la médecine de demain va devenir «prédictive» grâce au diagnostic anticipé établi par ses algorithmes moulinant des milliards de données. De fait, le coût du séquençage ADN a drastiquement chûté (1 000 dollars - 812 euros - au lieu de 10 000 il y a quinze ans) et le stockage des données génomiques des patients commence à se systématiser dans des biobanques hospitalières et privées. Et seules les machines, dont le super-ordinateur Watson d’IBM est l’éclaireur, seront capables d’analyser les milliards de données du big data génomique. «Il y avait 7 millions d’êtres humains séquencés en 2011, il y en aura 25 millions en 2015», rappelle le Dr Alexandre.

Cloud génomique

Plusieurs géants américains s’affrontent déjà pour prendre les commandes de cette révolution bio-informatique. Amazon stocke les données de milliers de chercheurs. «Google Genomics», lancé en 2013 en partenariat avec un consortium d’instituts de recherche, est une interface qui sera capable de stocker l’ADN de milliers, voire de millions d’individus. L’idée est d’allier la puissance de calcul et les informations des chercheurs, archivées sur ce cloud génomique. Pour compléter son expertise, Google cherche à définir ce qu’est un humain en bonne santé grâce à l’étude comparative «Baseline» annoncée en juillet. L’historique génétique familiale, ainsi que le suivi du métabolisme et du mode de vie de 175 participants anonymes, contrôlés par des appareils médicaux portables, fourniront les biomarqueurs nécessaires. A terme, le panel devrait être étendu à 10 000 cobayes.

Mais la Food and Drug Administration (FDA) américaine a mis un terme à la commercialisation d’informations génétiques relatives à la santé et aux caractéristiques physiques, par la société 23andme. Cette filiale de Google, dirigée par l’ex-femme de Sergey Brin, avait déposé le brevet d’une méthode qui aurait permis de fabriquer un «bébé à la carte», grâce à la sélection des gamètes de donneurs d’ovules ou de sperme, ce qui avait provoqué l’indignation des bioéthiciens. La start-up continuera cependant à proposer à ses clients le service d’analyse génétique familiale pour 99 dollars (80 euros), sur la base d’un échantillon de salive. De leur côté, en annonçant la prise en charge des frais de congélation des ovocytes de leurs salariées (environ 10 000 dollars) pour qu’elles puissent s’affranchir de l’horloge biologique et se consacrer à leur carrière, Apple et Facebook participent à l’offensive transhumaniste. Et de toute évidence, il s’agit d’un pas de plus vers la sélection des embryons, amorcée par la fécondation in vitro, en passe de se banaliser. «Nick Bostrom [directeur de l’Institut du futur de l’humanité de l’université d’Oxford, cofondateur de H+ et de l’Institut d’éthique pour les technologies émergentes] estime que par la sélection génétique on peut améliorer le QI d’un pays de 60%. 28% des Américains disent aujourd’hui qu’ils seraient prêts à utiliser les NBIC pour augmenter le QI de leurs embryons. Que croyez-vous que vont faire les 72% restants ? Ils n’auront pas le choix s’ils veulent éviter que leurs enfants ne deviennent les domestiques des premiers», prévient Laurent Alexandre. En Chine, où l’on ne s’embarrasse guère de problèmes d’éthique, Zhao Bowen, de l’Institut de génomique de Pékin, fouille le cerveau de 2 200 surdoués en extirper le gène de l’intelligence et augmenter le QI des Chinois de demain.

Nanorobots à avaler

Poursuivant ses ambitions monopolistiques en bio-informatique, Google a créé avec la Nasa le laboratoire d’intelligence artificielle Quantum, qui doit abriter un ordinateur quantique mis au point par la société canadienne D-Wave (lire EcoFutur du 30 août). Capable de raisonnement, 3 600 fois plus rapide que les supercalculateurs pour analyser les variables d’un problème donné, il pourrait aussi, à terme, faire du moteur de recherche californien la plus performante des intelligences artificielles. Ce moment où la machine dépassera le cerveau de son créateur, appelé «Singularité»…
Raymond Kurzweil, directeur de recherche chez Google, l’a prédit pour 2035. Théoricien du transhumanisme, il a cofondé avec la Nasa la fameuse Université de la Singularité, installée sur le campus de l’agence spatiale. Des scientifiques s’y démènent pour «trouver des solutions aux grands défis de l’humanité» et construire une intelligence supérieure à celle de l’humain. «Préparez-vous pour la pensée hybride !» lançait Raymond Kurzweil lors d’une conférence TEDx en mars. Il prédit qu’en 2030, des nanorobots (à avaler en solution buvable) permettront la connexion électro-biochimique entre notre néocortex et le cloud. L’étape suivante, serait carrément l’uploading, c’est-à-dire le téléchargement du cerveau dans un ordinateur ou dans le cloud : notre conscience dématérialisée. Enfin immortel ! Tout cela fait doucement rigoler Laurent Alexandre, comme la plupart des scientifiques sérieux : «Je ne suis pas un bio-conservateur, mais quand je vois Kurzweil en une de Wired avec un énorme "Live forever"… j’éclate de rire», a-t-il lancé aux transhumanistes réunis à Paris.

Entouré de neuroscientifiques, le milliardaire russe Dmitry Itskov y croit pourtant dur comme fer : il finance le projet Avatar 2045, où le cerveau, d’abord artificiel, se dématérialiserait progressivement jusqu’à n’être plus qu’un hologramme… Une idée reprise par le réalisateur américain Wally Pfister, dans le film Transcendance. Il y dépeint le drame du post-humain affrontant l’homme, artisan de son autodestruction. «Je crains le jour où la technologie dépassera l’homme…» Albert Einstein avait semble-t-il pressenti l’avènement de ce retournement métaphysique dans l’histoire de l’humanité.

(1) Organisé à Paris fin novembre, par l’Association française transhumaniste Technoprog.
(2) Le marché des produits antivieillissement pourrait atteindre près de 345 milliards de dollars (280 milliards d’euros) d’ici 2017, selon le cabinet BCC Research.

Un courant de pensée en augmentation

Analyse. Venu des États-Unis, le transhumanisme, qui vise à affranchir l’homme de ses contraintes biologiques, fait son chemin en France.

Par LUCILE MORIN

C’est un sujet tendance. Il a inspiré deux films cet été, Lucy et Transcendance, un colloque sur «les implications sociétales du transhumanisme» organisé par l’Association française transhumaniste (Technoprog) le mois dernier et enfin un débat, programmé le 12 décembre au collège des Bernardins à Paris sur le thème «le transhumanisme, une idée chrétienne devenue folle ?» Très actif aux Etats-Unis où il est né, ce courant de pensée alternatif est moins connu en France, où intellectuels et scientifiques se réunissent en associations ou lors de think tanks pour prendre la mesure du phénomène et évaluer les risques. Face à eux, les opposants «bioluddites» tels que le collectif Pièces et main-d’œuvre, auteur du manifeste «Les chimpanzés du futur», tentent de fédérer une critique hostile de la recherche scientifique sur «l’augmentation» du corps humain.

«Aveuglette». Côté transhumanistes français, pardon «techno-progressistes», Technoprog s’est fixée pour mission de favoriser le débat sur les questions d’éthique, de sécurité sanitaire et de société. «Nous sommes techno-progressistes. Nous prônons un transhumanisme démocratique, modéré, social et humain, différent des idées libertaires californiennes», assure Marc Roux, porte-parole de l’association, ancien syndicaliste et militant. Sur leur site web, ils expriment leurs attentes face aux promesses des technologies émergentes qui auraient le pouvoir de nous maintenir en vie et en bonne santé plus longtemps. Ils entrevoient une condition post-humaine idéale, affranchie des limites de la biologie naturelle. «La technologie s’intègre dans l’évolution continuelle du corps humain. Doit-on laisser cette évolution se poursuivre à l’aveuglette ou bien de manière responsable ?» s’interroge Roux. L’association revendique la liberté individuelle d’augmenter et «neuro-améliorer» le corps par le biais de stimulants cognitifs ou d’implants cérébraux, grâce par exemple à des implants rétiniens artificiels pour voir les infrarouges, ou cochléaires pour entendre les ultrasons. «Pourquoi ne pourrait-on pas proposer un bras bio mécatronique à une personne amputée plutôt qu’une prothèse qui donne l’illusion de reproduire la normalité ?» dit encore Marc Roux.

Intérêts. «En France, face à la compétition internationale, le progressisme est assumé par les différents ministères et l’Académie des sciences, car il va dans le sens des intérêts économiques et industriels, observe Jean-Michel Besnier, professeur de philosophie à l’université Paris-IV-Sorbonne. On est peu nombreux à poser la question de l’éthique. L’évaluation des dangers est une affaire d’experts. Sur le thème du bien-vivre ensemble et de l’amélioration de ce qu’il y a de meilleur en l’homme, le débat est ouvert. Mais la technologie a toujours su résoudre les problèmes qu’elle soulève.» Pour Marc Roux, il y a urgence car «la vie sur terre ne sera pas toujours possible. La science va devoir trouver des solutions pour permettre à l’homme de s’adapter à des vols longs vers d’autres planètes ou à la vie sur les fonds sous-marins. On a encore du temps devant nous, mais il faut s’y préparer.» Au cœur du film Interstellar, l’apocalypse climatique est décidément un sujet qui sert aussi l’agenda politique des transhumanistes.

Source : Libération, 8 décembre 2014