lundi 22 décembre 2014

Yoga du rire - Du rire à la rigologie, le remède est-il dans l'humeur ?

Au fil des études (sérieuses) et des découvertes en physiologie et en neurologie, le rire est devenu un domaine de recherche en soi, pour les médecins, les psychologues et les "coachs" comme Corinne Cosseron, fondatrice de la rigologie et de l'école du rire. Mais il existe aussi un risque pour des personnes fragiles de se faire entraîner dans un mouvement sectaire ou à tendance sectaire. Inspirée du "yoga du rire", cette pratique non reconnue dévie parfois vers la manipulation, en donnant à ses participants l'impression d'avoir accès à une vérité absolue, et en s'affirmant comme la seule pratique qui permet d'y accéder.
La thérapie par le rire ne serait pas dangereuse, selon le journaliste du Figaro qui a participé à une des séances de rire collectif à l'école du rire, Jean-Bernard Litzler. D'ailleurs, aucun gourou ne lui a demandé de l'argent, ni de commettre un suicide collectif. Mais certaines personnes ne sont pas d'accord avec ce jugement et en 2003, la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives à caractère sectaire) donne son avis : "Le rire est un mode de recrutement efficace pour les animateurs [...] et les thérapeutes qui captent une clientèle et la dirigent vers des méthodes moins avouables et plus rentables". Le programme de "thérapie" ou de "formation" cache un autre discours, beaucoup plus dangereux, sur "l’au-delà, les anges et les entités cosmiques", que "l’on glisse au milieu d’un discours plus consensuel sur la paix, l’amour et la sagesse". Derrière la convivialité affichée, remarque une chargée d’étude de l’Unadfi - l'Union nationale des associations de défense des familles et de l’individu - il y a ces rapports de concurrence entre psychothérapeutes, médecins farfelus, animateurs de club. "Tous se côtoient, s’échangent leurs méthodes, se recommandent les uns aux autres".
Le neurologue Henri Rubinstein est lui aussi préoccupé par ces dérives sectaires : auteur de l'ouvrage Psychosomatique du rire en 1983, il est considéré comme la caution médicale du rire thérapeutique : "Le rire ne guérit pas, contrairement à ce que certains veulent me faire dire, et faire croire. Il est positif pour la santé, mais n’a rien de médical", assure-t-il au magazine La vie. Qui sont ces groupes qui adhèrent à la doctrine de la "Dr." Corinne Cosseron, fondatrice de l'École du rire et de la "rigologie" ? Autre des figures du mouvement du "rire qui soigne et transcende", on trouve Bernard Raquin. Psychothérapeute, il a construit sa théorie du rire comme réponse à tous nos maux dans les années 1980, elle lui est apparu comme une évidence. Mais, après un bout de conversation, l’homme dérive vers d’autres cieux. Les animateurs de club sont des "guides qui donnent sens à la vie", il pense que "le rire rend l’individu plus réceptif aux idées d’au-delà et de vies antérieures".
Une aspiration au bien-être, largement partagée, ou endoctrinement pseudo médical ?
Dans l'article de La Vie, paru en 2004, on voit des participants entraînés dans le désert tunisien pour participer à des rites occultes par l'animatrice d'un club de rire et ses amis. Au menu, une "exploration de leurs vies antérieures par le 'rêve éveillé'". Au contraire, l'article du Figaro ne mentionne que des séances à l'ambiance bon enfant, où "chacun retrouve son fou rire et redécouvre les vertus euphorisantes d'un bon éclat de rire". Ce matin là, un groupe de participants se destine à animer un club de rire au terme d'une formation de deux jours. Ils ont acquis les techniques élémentaires qui leur donnent le droit de diffuser dans leur ville l'incroyable technique de la rigologie. Ils viennent de participer à une journée de "formation" à la mystérieuse discipline, et en ressortent la tête pleine d'exercices divers. Visiblement, cela leur a fait de l'effet : "une vraie complicité semble unir ce groupe qui ne se connaissait pas la veille et les visages encore fermés ou méfiants se sont ouverts". Après la rigolade, place aux choses sérieuses : chaque apprenti rigologue doit faire deux démonstrations de ses nouveaux talents de rire en faisant appel aux techniques apprises. Au terme de cette redoutable épreuve, les plus convaincants rejoignent la prestigieuse confrérie des diplômés de l'école du rire. Et pourront à leur tour "former" des professionnels de l'endoctrinement, pardon, de l'incitation à les suivre.
Le juteux business du développement personnel et de la formation professionnelle
"Vous êtes tombés dans le meilleur des clubs", lance d’entrée Françoise, 62 ans, l’animatrice rencontrée par le journaliste de La Vie. "J’étais à la recherche de spiritualité, confie à La vie une participante. Or, au-delà des séances de rire, les stages permettent à Françoise de nous réconcilier avec l’univers, de nous guider vers des thérapies alternatives". "Françoise nous a appris que nous avions tous un ange gardien, raconte-t-elle. Pendant les stages, nous lui rendons hommage par des rituels." Afin de "créer une nouvelle réalité", Françoise fait répéter: "Je remercie la vie pour cette magnifique séance. Je rends grâce à l’univers pour tous ses bienfaits et toute cette abondance." Avant de mettre fin à la séance, elle annonce qu’elle organise des discussions, un samedi sur deux, et des stages d’un jour. Pas de rire, mais du "développement personnel". Tandis que Christine se répand en confidences stupéfiantes ("Aujourd’hui, je sais aussi que nous avons plusieurs vies avant de rejoindre l’univers"), l’animatrice sermonne une autre "élève" : "Un miroir dans une chambre, c’est mauvais pour l’âme. Tu dois absolument l’enlever!". Interrogée par le journaliste, elle répond, embarrassée : "Je les fais profiter de mon expérience (silence). Dans les clubs de rire, nous avons un pouvoir sur les autres. D’ailleurs, si je voulais en user, je le pourrais sans doute, mais... Enfin, n’écrivez pas cela...". Anges gardiens, notions mêlant psychologie et ésotérisme...
Du yoga du rire au développement personnel
Ces témoignages seraient presque de nature à faire rire si derrière ne se cachait pas une activité de telle nature : malgré l'aspect positif du rire, toute l'industrie du développement personnel et de la formation professionnelle est touchée par ces dérives. Pour ce qui est de l'école du rire, le concept de "thérapie du rire" vient du principe du "rire sans raison" développé en Inde sous l’impulsion du médecin Madan Kataria, et sur les effets physiologiques qu'on lui attribue : sécrétion d’endorphines pour lutter contre la douleur, évacuation de l’adrénaline responsable du stress, oxygénation du corps... Mais le rire est également un puissant motivateur, et pourrait même être considéré comme une drogue, au regard de ses effets sur le cerveau. On recense aujourd’hui près de 1 300 clubs du rire, dont une soixantaine en France, se revendiquant de cette pratique (cependant, on ne peut pas savoir combien sont concernés par ces dérives sectaires). Si les exercices – inspirés du yoga – ne sont pas condamnables, l’absence de charte et de déontologie et le camouflage de ce mouvement sous l'appellation fourre-tout et peu règlementée des "techniques de développement personnel" constituent un risque en soi. Surtout, le rire est un bien précieux. Il ne constituerait pas un risque si ce n'était pas une denrée aussi rare, et de l'aveux même de Françoise, animatrice rencontrée par le journaliste de La Vie, "Le rire sert de prétexte pour inculquer une philosophie de vie. C’est un mouvement irréversible, qui va prendre de l’ampleur." À surveiller, donc.
PAR ROMAIN GAILLARD
Source : Le blog Mediapart de Romain Gaillard, 03 mai 2013,
http://blogs.mediapart.fr/blog/romain-gaillard/030513/du-rire-la-rigologie-le-remede-est-il-dans-lhumeur