vendredi 9 janvier 2015

Grèce - QUAND ATHENES PROMEUT LA CHARIA

La loi islamique en Europe, c'est possible. Démonstration par l'exemple.

Les Rhodopes parcourent toute la Thrace. Ces montagnes verdoyantes, avec leurs cascades et des champs de tabac à chaque tournant, sont surprenantes de beauté. Ici, dans cette partie oubliée du nord-est de la Grèce, tout est sauvage, même les lois. La minorité musulmane d'environ 120 000 personnes toutes origines confondues, turque, rom ou pomaque, est régie par la loi islamique, et ce, en vertu du traité de Lausanne de 1923, qui règle également les droits des Grecs de Turquie. La Thrace occidentale grecque est ainsi la seule région d'Europe où la charia est légalement appliquée. Version light, certes, mais charia tout de même.
On limite les plaisirs, pas de mains coupées, pas de coups de fouet sur la place publique, ni de polygamie autorisée, mais des mariages quotidiens de mineures, des héritages divisés en deux pour les femmes, des gardes d'enfants automatiquement octroyées au père en cas de divorce, un système éducatif d'un autre siècle, et puis, surtout, une oppression constante, sournoise, quotidienne pour les femmes. Car, même light, la charia est avant tout une loi des hommes pour contrôler les femmes. Quand en plus ces femmes sont des citoyennes grecques de Thrace, cette oppression relève de la raison d'État, car la Grèce, complice de cette discrimination entre ses citoyennes musulmanes et chrétiennes, laisse faire, et des femmes paient la note.
Eminé Bouroutzi, la trentaine, est citoyenne grecque, mais musulmane. Du coup, elle s'est mariée le plus légalement du monde à l'âge de 13 ans. Aujourd'hui, elle a trois enfants, dont une fille de presque 17 ans. Cette année, elles vont passer ensemble le bac, car Eminé a repris la main sur sa vie: «J'étais une gamine, ma mère, mes tantes, sont venues me dire que la mère d'un jeune homme me trouvait belle et me voulait comme belle-fille. J'irai vivre en ville et je n'aurai plus à travailler dans les champs de tabac dès 4 heures du matin. Toutes mes copines étaient déjà mariées. Je croyais que c'était normal, j'ai dit oui. » Eminé, qui ne porte le foulard que lorsqu'elle retourne dans les villages de ses parents et beaux-parents, dit être heureuse mais lâche que « marier une enfant à l'âge de 13 ans, c'est comme l'amener à la mort ». En 2006, elle décide d'apprendre le grec, « pour ne plus dépendre de personne et prendre seule mes décisions ».
Car pour les musulmans de Thrace, tous citoyens grecs, le grec est une langue étrangère. En vertu de ce foutu traité de Lausanne, couplé à la bêtise sans fin de l'État grec sur la question, tous les musulmans du coin sont considérés comme turcophones. Ils apprennent donc d'abord le turc à l’école, puis le grec en seconde langue. Dans le cas d'Eminé, le grec passe même en troisième langue car elle est pomaque, c'est-à-dire slave islamisée, et sa langue maternelle est le pomaque, très proche du bulgare. Pour avoir recours aux tribunaux civils, pour s'inscrire à l'école, pour être libre et intégrée à la société du pays, il lui fallait apprendre le grec. « Un soir, je suis rentrée à la maison et j'ai dit à mon mari que je m'étais inscrite à l'école. Il a ri, il n'y a pas cru », mais, au bout du compte, il la soutenue. Aujourd'hui, elle milite pour les droits des femmes et ceux des Pomaques et paie très cher ce choix.
LA RAISON D'ÉTAT CONTRE LES FEMMES
Sevgul, d'origine turque, la quarantaine, est informaticienne. Elle ne porte ni le foulard ni le manteau de couleur foncée qui couvre tout le corps. Divorcée, elle se bat pour la garde de ses enfants, que son mari, aux termes de la charia, va automatiquement obtenir: «J'ai demandé au mufti de me donner les textes de loi de la charia pour que je puisse me défendre, il a refusé. » Normal, le recours devant le mufti se fait sans avocat, et la décision est sans appel. Sevgul est piégée. Soit elle va devant la Cour européenne des droits de l'homme, ce qui coûte un bras, soit elle marchande : abandon de la pension alimentaire, négociée lors du mariage, contre la garde des enfants.
Du coup, elle aussi milite pour que les jeunes ne se marient plus devant le mufti, mais à la mairie, où la charia n'a plus cours.
Pour Athènes, toucher au traité de Lausanne revient à changer une situation qui finalement convient à tout le monde. Pour la Turquie frontalière et de moins en moins laïque, la charia en Thrace est une expérience suivie de très près, quitte à l'importer au pays. Pour la Grèce, garder la charia lui donne la possibilité de nommer les muftis et donc de surveiller de près une population toujours considérée comme la cinquième colonne ennemie. La preuve, jusqu'en 1996, des barrières fermaient la Thrace aux visiteurs. Il fallait un laissez-passer militaire pour s'y rendre, et le couvre- feu imposé à la population faisait de la région une grande prison à ciel ouvert. Cette fois, pour tout le monde, hommes et femmes...
Angélique Kourounis
Source : Charlie Hebdo, 29 octobre 2014