lundi 5 janvier 2015

La déferlante "islamophobe" légende urbaine

d'Isabelle Kersimon et Jean-Christophe Moreau,
éd. Plein jour, 288 p., 19 €.
Un spectre hante la France : l'islamophobie. A en croire certains lanceurs d'alerte, la détestation des musulmans s'étalerait au grand jour, relayé par des philosophes
égarés et des médias dévoyés
qui rejoueraient ainsi l'antienne xénophobe des années 30.
Dans Islamophobie, la contre-enquête, Isabelle Kersimon et Jean-Christophe Moreau, loin
de contester l'ampleur des actes délictueux, ont cherché à démêler ce qui relève d'une névrose obsessionnelle d'une partie de la société française et ce qui tient plutôt de l'instrumentalisation, l'extension abusive du mot
« islamophobie » s'inscrivant dans la rhétorique de lobbys religieux ou militants.
Analysant les rapports annuels sur l'islamophobie, en particulier celui du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF), les auteurs mettent en évidence les abus d'interprétation (des fermetures administratives
ou des refus de permis de construire, motivés par des raisons contingentes, sont considérés comme « islamophobes ») et interrogent de multiples données statistiques, démontrant ainsi que, dans un contexte de progression des actes antireligieux, le culte chrétien est le plus touché en nombre, le culte israélite le plus affecté en proportion et le culte musulman le plus touché en progression.
L'intérêt de cette contre-enquête réside aussi dans ses préoccupations sémantiques (l'usage du terme « islamophobie » dans les sciences coloniales ou la révolution khomeyniste), dans sa volonté de battre en brèche certains mythes (comme celui de l'impunité supposée des auteurs d'actes antimusulmans) et d'offrir une passionnante étude de cas sur l'affaire de la crèche Baby Loup.
En conclusion, cette contre-enquête documentée et mesurée pointe ce qui est peut-être le vrai danger : celui de renoncer
à toute analyse rationnelle des manifestations de rejet de l'islam dans la société française, pour lui préférer la thèse catastrophiste
et à la mode d'une « déferlante islamophobe » porteuse d'un
choc de civilisation à venir. Contre chacune de ces deux grandes
peurs qui se nourrissent l'une de l'autre, il est assurément urgent
de se confronter sans crainte aux différentes manifestations de l'islam, et de tenter d'embrasser
en un même regard ses purulences belliqueuses et ses admirables ravissements.  
BRUNO DENIEL-LAURENT
Source : Marianne, 2 janvier 2015