samedi 3 janvier 2015

Soufisme – Vaste coup de filet contre la confrérie de Gülen : 
la vengeance d'Erdogan

C’est un véritable tournant dans la guerre implacable que mène depuis un an le président turc islamo-conservateur, Recep Tayyip Erdogan, contre la confrérie islamiste du prédicateur septuagénaire Fethullah Gülen. Réfugié en Pennsylvanie depuis 1999, l'homme fut longtemps son principal allié avant de devenir son adversaire le plus déterminé. L'opération qui s'est déroulée dimanche à l'aube simultanément dans 14 villes turques, mobilisant  8 000 policiers, a entraîné l'interpellation d'une trentaine de personnes, dont Ekrem Dumanli, rédacteur en chef de Zaman, premier quotidien du pays et fleuron de l'empire médiatique des «gulénistes», ainsi qu'Hi- dayet Karaca, directeur de Samanyolu, la principale télévision de la confrérie. Ils sont notamment accusés «d'avoir formé un groupe pour tenter de s'emparer de la souveraineté de l'Etat». Le président Erdogan avait menacé «d'aller traquer ce gang dans ses derniers repaires». Nul ne doute qu'il ne s'agit que d'un début.
Longtemps toute puissante dans la justice et la police, fer de lance ces dix dernières années de la remise au pas de l'armée et des opposants laïcs trop virulents - avec des procès en bonne part montés sur de fausses preuves - , la Cemaat (la «communauté»), comme on surnomme les gulénistes, avait fini par inquiéter l'AKP, le parti islamo-conservateur de Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir depuis 2002. Les gulénistes avaient notamment lancé, le 17 décembre 2013, des opérations judiciaires anti-corruption visant des hauts responsables de TAKP et en particulier Bilal Erdogan, le fils cadet de l'actuel président. La riposte fut à l'avenant. Les juges furent dessaisis des dossiers et des milliers de policiers mutés. Les gulénistes répondirent en rendant publiques d'accablantes transcriptions d'écoutes téléphoniques montrant la corruption du système Erdogan. Ce qui n'empêcha pas son parti, TAKP, de gagner les élections municipales au printemps et Recep Tayyip Erdogan de remporter en août, dès le premier tour, la présidentielle.
Dans un discours tenu le 12 décembre devant l'Union des chambres de commerce, Recep Tayyip Erdogan avait relancé les attaques contre les gulénistes, les accusant d'être «une structure parallèle utilisée par un pays du Sud», visant Israël, et d'avoir préparé il y a un an « un coup d'Etat» au travers des opérations anticorruption. «Les plans pour m'arrêter étaient prêts», a-t-il martelé. Plus autoritaire que jamais, l'homme fort d'Ankara veut désormais finir de régler ses comptes. L'opposition démocratique s'inquiète de ces attaques contre l'Etat de droit. Journaliste de gauche emprisonné pendant près de deux ans sur de fausses preuves montées par des juges gulénistes, Ahmet Sik constate : «La Cemaat était le leader, ces dernières années, d'une politique fasciste, mais elle en est aujourd'hui la victime et c'est toujours une vertu que de s'opposer au fascisme. » .
VU D'ANKARA Par MARC SEMO
Source : Libération 15 décembre 2014
À lire également :